Les limites du traitement marchand de la responsabilité sociale de l'entreprise
Sur la base d’efforts généalogiques répétés, un certain consensus émerge quant à l’origine historique du concept de Responsabilité Sociale de l’Entreprise [RSE] et de ses principales manifestations [Capron et Quairel, 2007 ; Rousseau et Postel, 2008]. Prolongeant ces travaux, cet article interroge plus précisément les fondements de l’adhésion généralisée aux préceptes de la RSE. Au-delà d’une simple mode managériale, il est en effet surprenant de constater à quel point la RSE traverse les frontières sociales et économiques traditionnelles. Pouvoirs publics, syndicats, institutions internationales, associations et entreprises, tous s’y réfèrent explicitement dans une lecture à géométrie variable dont le plus petit dénominateur commun s’approche de la définition de la commission européenne : « l’intégration volontaire de préoccupations sociales et environnementales dans les activités commerciales » [Commission Européenne, 2001].
Cet article constitue la première ébauche d’un cadre conceptuel qui explicite l’engouement contemporain pour la RSE et en souligne les limites. Pour ce faire, nous proposons de définir, à la suite d’un certain nombre d’auteurs, la RSE comme la prise en charge des effets externes négatifs [Arcelus et Schaefer, 1982 ; Martinet et Reynaud, 2004 ; Crouch, 2006]. Pour C. Crouch, le « fondement de la RSE réside dans la prise en charge de la part des entreprises des externalités qu’elles produisent » [Crouch, 2006, p. 1534]. Posture analytique que nous reprenons à notre compte car, au delà de l’argument technique et logique, elle a l’avantage théorique de nous rapprocher des travaux des économistes qui, en dépit de controverses doctrinales, ont stabilisé de nombreux développements analytiques autour de la problématique des effets externes.
L’enjeu pour nous est de mieux comprendre à partir de cette définition pourquoi et dans quelle mesure les entreprises acceptent de mieux prendre en charge les effets externes négatifs préalablement laissés à la charge de leurs environnements socio-économiques sous le couvert de pratiques socialement responsables.
Nous examinons dans un premier temps, les raisons qui poussent les acteurs non-économiques à interpeller l’entreprise sur ses responsabilités sociales [I]. Nous distinguons un appel institutionnel à la RSE, symptomatique du déficit de régulation de l’ancien modèle fordiste [I.1], et plus largement un appel sociétal dû à une accélération du dévoilement des effets externes [I.2]. Ces deux appels convergent vers la grande entreprise capitaliste dont les comportements sont stigmatisés [I.3]. Cependant l’adhésion volontaire des entreprises est ,pour nous, loin d’être évidente et mécanique car elle repose sur un paradoxe : comment concilier la satisfaction des attentes des parties prenantes via l’internalisation des effets externes et l’impératif de rentabilité à court terme ? Ce questionnement est le cœur de la deuxième partie où nous interrogeons les fondements de l’adhésion des entreprises à ces appels institutionnels et sociétaux [II]. Une explication semble, à première vue, le maintien de leur légitimité qui pousse les entreprises à déployer de nombreux artifices afin de paraître socialement responsables auprès de leurs parties prenantes [II.1]. Mais, pour aller plus loin, et penser la responsabilité sociale dans l’entreprise, il nous semble opportun d’interroger les conditions de faisabilité d’une transformation réelle de l’activité productive. Celle-ci repose sur deux activités nécessaires au dépassement du paradoxe de la RSE : la rationalisation économique des effets externes [II.2] et la transformation des démarches engagées en faveur de l’internalisation des effets externes en opportunités économiques [II.3]. Pour conclure, nous dessinons les limites qui nous semblent freiner l’internalisation des effets externes sous le couvert de la RSE [III]. Au terme de notre argumentation, nous espérons apporter un nouvel éclairage sur les dessous et la portée réelle de « l’élan d’humanisme » qui semble agiter le capitalisme contemporain.
Mots clefs :
Responsabilité sociale de l'entreprise, effets externes négatifs, création de valeur, développement durable, compromis fordiste, business case.
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