L’actionnariat familial a-t-il un avenir ?

Article publié par Le Monde en date du 2 décembre 2020

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L’institution familiale comme gage de confiance

Dès ses origines, le capitalisme s’est développé dans la matrice de l’institution familiale qui garantissait la confiance dans les échanges économiques. Au début du 19ème siècle, le droit ne fit que renforcer cette symbiose : le Code civil institua en même temps les sociétés commerciales et la famille dite « nucléaire ». Cette dernière fut réduite à la linéarité directe entre ses membres, centrée sur les parents, avec les grands-parents en amont et les enfants en aval. La Loi fit ainsi disparaître la communauté familiale élargie de type clanique, mais elle renforça l’institution familiale pour en faire le cœur de la société civile. Le nom de famille était une garantie morale auprès des tiers et le « père de famille » devait en assurer la respectabilité en gérant les biens communs avec prudence.

Parallèlement, la société commerciale fut promue comme l’institution clé de la dynamique capitaliste. Elle fut conçue comme un véhicule juridique permettant l’accumulation du capital par transfert générationnel et conservation dans les mêmes familles. En toute logique, la société en commandite fut la forme juridique dominante, pendant plus d’un siècle : dirigée par un gérant ayant le statut de commerçant, elle imposait à celui-ci d’engager ses biens propres en cas de faillite de l’entreprise. Une telle responsabilité personnelle était d’autant plus grande que l’entrepreneur hypothéquait le patrimoine familial dans la durée, son capital étant reçu et transmis par héritage. D’où une gestion en « bon père de famille ». Le nom des familles témoignait de leur implication sur le long terme et il garantissait la pérennité des entreprises au point de devenir celui des entreprises elles-mêmes : Wendel, Renault ou Krupp.

Ce capitalisme d’héritage déclina dès le début du 20ème siècle. Le montant des investissements nécessaires à la production de masse dépassait les capacités des familles ou il leur faisait courir un risque économique trop grand. Beaucoup commencèrent à diversifier leur patrimoine dans des holdings financières et à s’éloigner des activités industrielles. Mais plus radicalement, l’esprit démocratique contesta le bien-fondé d’un pouvoir capitaliste acquis selon l’antique droit de succession. De garant de la pérennité, le capital reçu en héritage apparut comme le reliquat d’un régime paternaliste arbitraire et dépassé. La famille nucléaire elle-même fut progressivement remise en cause au nom d’un individualisme considéré comme seul garant de l’égalité moderne.

Gouvernance : Actionnariat anonyme vs Actionnariat Familial

C’est à partir de ce moment, au tournant des années 1930, que la société anonyme (et plus tard la SAS)  s’est aussi imposée comme la forme juridique dominante : ni l’actionnaire, ni le dirigeant ne sont plus responsables sur leurs biens propres. Sans attaches, ils peuvent entrer et sortir de l’entreprise en utilisant les mécanismes du marché des capitaux ou du travail.  Le lien substantiel entre le décideur et l’entreprise se distend. Parallèlement, parce que les actionnaires sont devenus anonymes et que leur responsabilité se limite à leurs apports financiers, la demande de responsabilité s’est déplacée vers les entreprises elles-mêmes. D’où l’exigence contemporaine d’une Responsabilité sociale des entreprises (RSE) associée à une mission ou une raison d’être. Ce que la famille propriétaire portait naguère est désormais attendu de l’entreprise prise comme individu doté d’une personnalité morale.

Pour autant, au delà de cette fiction juridique, l’actionnariat reste massivement familial dans les sociétés anonymes et la famille demeure l’institution sociale de référence comme le montrent régulièrement les sondages d’opinion. Ce paradoxe invite à réfléchir sur l’avenir d’un pouvoir actionnarial fondé encore sur l’héritage. Que peut signifier « hériter d’un capital » au 21ème siècle et comment le destin de l’institution  » famille » et celui de l’institution « entreprise » pourraient-ils être encore liés ?

Si l’actionnariat familial ne se réduit plus qu’à un simple transfert générationnel de patrimoine en vue d’accumulation de richesses et de rentes, il achèvera certainement de perdre toute légitimité. Dans les années futures, des réformes de gouvernance s’imposeront comme nécessaires pour limiter l’acquisition de parts sociales d’entreprises par le hasard injuste de l’héritage. Mais si un tel héritage est assumé comme une charge engageant à maintenir un projet social, des savoir-faire ou une communauté de travail, l’actionnariat associé au destin d’une famille pourrait apporter aux parties-prenantes une caution bienvenue de continuité dans la durée. Dans une société fractionnée et rongée d’incertitudes, il associerait le pouvoir souverain du capital à une communauté humaine tenue par des liens non-capitalistes. A la croisée des chemins, cette forme de gouvernance ancienne peut s’inventer une nouvelle pertinence ou sombrer avec l’idée même de famille traditionnelle.

Retrouvez la publication originale (plus courte) de cet article dans Le Monde

La sous-traitance : prochaine victime de la Covid-19

La sous-traitance : prochaine victime de la Covid-19

Version originale de l’article publié dans Le Monde du 28 octobre 2020

L’Archipel du social

Dans son essai L’Archipel français (2019), Jérôme Fourquet a mis au jour les sous-espaces géographiques qui composent notre société, depuis les centres des métropoles jusqu’aux confins ruraux en passant par les périphéries, les banlieues ou les cités. Ces sous-espaces semblent culturellement isolés les uns des autres, d’où l’image d’un archipel et d’une France fractionnée.

Dans le champ de l’économie, on pourrait être tenté de parler aussi d’un archipel formé des très grandes entreprises mondialisées, des entreprises industrielles nationales ou locales et des innombrables îlots de l’artisanat et du commerce. La disparité des tailles et des horizons des entreprises contribue à sa manière aux fractures sociales du pays.

Mais à la différence de la carte dressée par Jérôme Fourquet, les sous-espaces économiques sont connectés par des liens de subordination : les grands groupes internationaux sont des donneurs d’ordre direct ou indirect pour les plus petites sociétés et la localisation ou la délocalisation de leur production détermine le maintien ou non d’une économie de proximité.

Hyperconcurrence et rapport de force

Plus encore, les grandes entreprises externalisent leurs activités quand elles les estiment peu valorisables : transports, logistique ou les services de gestion des installations appelés facility management (sécurité, nettoyage, restauration, entretien des infrastructures ou des espaces). Les services externalisés sont assurés par des entreprises souvent petites et soumises à une hyperconcurrence ; même quand elles sont de taille importante, elles doivent sous-traiter en cascade pour rester compétitives. Car le rapport de force avec les puissants donneurs d’ordre est tel que les sous-traitants subissent une pression continue pour baisser leurs prix : cercle vicieux, leurs marges faibles (autour de 3%) limitent l’investissement et maintiennent la dépendance aux donneurs d’ordre. Les services périphériques sont soumis aux exigences d’une délocalisation réalisée à l’intérieur même de nos frontières par les grands groupes. Une trentaine de métiers et 3 millions de salariés sont concernés dont 90% sont payés au SMIC.

Comprendre la subordination économique des entreprises donne plus de consistance à l’émotion suscitée, lors de la crise sanitaire, par la mise en visibilité des travailleurs de proximité : ils sont souvent issus des services de maintenance. Nous avons redécouvert combien les milliers de travailleurs de la santé, mais aussi de l’entretien, de la sécurité ou du transport étaient indispensables à la poursuite de la vie économique au quotidien – et à notre confort.

Quel avenir pour le personnel des sociétés de sous-traitance ?

Malgré l’utilité de leurs activités, ils échappent aux tableaux abstraits sur l’avenir du travail qui dépeignent plutôt celui des « hauts potentiels » ou des super diplômés. La carte économique se superpose donc bien à la carte sociale de l’archipel français : dans les grandes métropoles s’érigent les sièges des entreprises globales où travaillent les élites, dans les périphéries vit le personnel peu payé et corvéable des prestataires de services externalisés.

Dans les prochains mois, la recherche de rendement sera encore plus vive dans les grands groupes. Elle accroîtra la pression sur les prix et la répartition de la valeur économique en défaveur des services périphériques. Toutes les conditions sont donc remplies pour une paupérisation de leur personnel avec un risque supplémentaire de tensions sociales. Reste à savoir si nous allons de nouveau fermer les yeux pour que leur présence reste invisible.

Responsabiliser Les Entreprises

Article publié par le Monde en date du 9 octobre 2020

Responsabiliser les entreprises

La gouvernance des entreprises

L’histoire de la gouvernance des entreprises a bifurqué en 2008, quand la déflagration financière a marqué la fin de l’euphorie néolibérale qui conférait aux marchés une perspicacité infaillible sur les stratégies des sociétés. Non seulement cette infaillibilité était contredite par les faits, mais il apparut que les entreprises avaient été ravagées par des exigences de profit déconnectées de leurs capacités réelles. Un nouveau chapitre s’est alors ouvert, même si sa rédaction est restée hésitante. La performance globale des entreprises a intégré leur « responsabilité sociale », c’est-à-dire l’impact géopolitique, sociétal et environnemental de leur activité. Les exigences de leur « mission » ont même été récemment opposées à leurs objectifs de profit. Même tâtonnants, les critères extrafinanciers ont brisé le monopole exclusif du profit comme indicateur de la réussite économique. Portées par la société civile et relayées par la puissance publique, ces revendications ont voulu atténuer la logique qui, depuis trois décennies, alignait les intérêts des dirigeants sur ceux des investisseurs. Car la gouvernance obéit aux rapports de force entre les pouvoirs qui la constituent.

Intervention de l’État & « bonne gouvernance »

Dans les années 1990, les caisses de retraite et les fonds d’investissement avaient orienté massivement l’épargne des ménages vers la Bourse, notamment pour valoriser les futures pensions, bouleversant la relation entre les très grandes entreprises et les détenteurs de leur capital. Les actionnaires de long terme se sont mués en millions d’investisseurs, moins intéressés par le projet de l’entreprise que par un rendement assurant une bonne rémunération de l’épargne. Conséquence : dès lors que les dirigeants garantissaient des niveaux de dividendes suffisamment élevés aux investisseurs, ils n’avaient plus de contre-pouvoir. Ils ont donc eu intérêt à réorganiser la production pour que soient réalisés les profits promis aux marchés. D’où la financiarisation des entreprises, l’obsession pour la « création de valeur pour l’actionnaire » (en fait, pour l’investisseur) et, comme signes de la puissance des « grands patrons », l’explosion de leurs rémunérations et leur starification à des niveaux inconnus jusque-là.

Ce régime de gouvernance n’était pas sans danger. En accordant un énorme pouvoir aux dirigeants dès lors qu’ils satisfont « les marchés », on peut mettre en péril l’épargne des ménages en cas d’erreur stratégique, d’escroquerie, de spéculation ou de faillite. Ce qui n’est pas rare : le groupe Maxwell s’effondre en 1991, Enron en 2001, Madoff en 2008, Theranos en 2018… et tant d’autres, engloutissant à chaque fois l’épargne placée en capital, malgré ou à cause de flamboyants dirigeants. Les pouvoirs publics sont donc intervenus en promouvant ce qui fut appelé alors la « bonne gouvernance », déclinée à partir de 1992 dans d’innombrables lois et codes. Elle imposa d’une part, le renforcement du conseil d’administration comme contre-pouvoir au dirigeant, d’autre part, la transparence de l’information communiquée au marché, pour que celui-ci puisse exercer un contrôle sur les promesses qu’on lui fait.

Prochaine étape : vers plus de responsabilité

Du côté des conseils furent introduits des « administrateurs indépendants », supposés dégagés de tout intérêt personnel pouvant vicier leur jugement. Leur proportion atteint désormais entre 30 % et 50 % des sièges. Parallèlement, les « bonnes pratiques » ont prescrit des réunions plus fréquentes du conseil (au moins six par an), son évaluation annuelle, une séparation entre les fonctions de président et de directeur général ou la diversité des administrateurs, avec, dans certains pays, comme la France, la parité des sexes. Du côté des marchés, les obligations d’information se sont multipliées : résultats semestriels puis trimestriels, rapports sociaux et extrafinanciers, points réguliers avec les investisseurs… Ici, le résultat fut plus ambigu, car la « transparence » de l’information a plutôt augmenté l’influence des marchés sur les entreprises, et donc renforcé le régime de gouvernance issu de la financiarisation : un dirigeant qui raconte aux investisseurs « une belle histoire » a de fortes chances d’accroître son pouvoir personnel dans la gouvernance. Et renforce sa starification…

Mais la crise contemporaine et les perspectives écologiques accroissent les exigences de responsabilité des entreprises. Comment les exprimer dans les instances de gouvernance ? Le capitalisme reste fondé sur le pouvoir souverain des détenteurs des parts sociales et, aujourd’hui plus encore qu’en 2010, la valorisation des retraites de nombreux ménages dépend des perspectives de profit des grands groupes. C’est donc au niveau du conseil d’administration que se jouera la prochaine étape de la gouvernance. Après le temps de l’indépendance des administrateurs s’ouvre celui de la représentativité de leurs engagements sociétaux. Elle sera une marque de qualité d’une instance dont la mission est d’incorporer dans des décisions économiques collégiales les attentes toujours plus politiques et souvent hétérogènes à l’égard de la grande entreprise.

Retrouvez la publication originale de cet article dans Le Monde.

Réforme des retraites : Peut-on vraiment parler de “résistance au changement” ?

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La réforme des retraites a débouché sur une crise sociale qu’on a parfois interprétée, de manière un peu simpliste, comme une incapacité congénitale de la France à se réformer. Pourtant, on ne compte pas les réformes qui, depuis quarante ans, ont été engagées par les gouvernants successifs dans tous les domaines, éducation, travail, retraite, santé… La France semble plutôt être une championne des réformes à répétition.

Il est vrai que la façon dont celle-ci a été menée pourrait servir de cas d’école sur ce que les manageurs appellent la résistance au changement. Depuis les années 1980, les entreprises sont, elles aussi, des championnes de la réforme permanente de leurs structures, de leurs processus ou de leurs règles. L’implication des collaborateurs dans ces changements est indispensable. Que nous enseigne, à ce propos, la récente réforme des retraites ?

Essentiellement, que la prise en considération des différentes raisons de résister à un projet de changement détermine sa réussite. On en relève au moins quatre.

D’abord, les collaborateurs résistent quand ils ne comprennent pas en quoi le changement est nécessaire. En réponse, on déploie une communication intense, en faisant le pari que s’ils saisissent l’urgence du changement, ils y adhèrent. Il ne faut pourtant pas abuser de cette hypothèse : l’expérience montre que ceux qui résistent sont souvent convaincus que les choses doivent évoluer. Les enquêtes révèlent, par exemple, qu’une grande partie des Français pensent que l’âge de la retraite sera repoussé, et pourtant une majorité d’entre eux ont soutenu le mouvement social contre la réforme.

Changement et réalité vécue

Deuxième raison de résister, la mise en cause des avantages propres à des minorités actives. Les exemples n’en ont pas manqué sur les régimes de retraite. Mais même quand les promoteurs du changement sont exemplaires sur le sujet, ils ne peuvent pas s’étonner qu’il faille affronter ceux qui défendent leurs privilèges. Le plus étonnant, c’est quand les non-privilégiés ne les soutiennent pas.

Cela peut tenir au fait que ceux-ci ne voient pas en quoi le changement proposé améliore leur propre situation. C’est une troisième raison de résister : les initiateurs sont dans l’incapacité de préciser quels seront les effets positifs du changement proposé. On voit ce qui est détruit, pas ce qui est construit. Ainsi en a-t-il été quand les autorités n’ont pas été en mesure de chiffrer les économies attendues ou de proposer un simple simulateur permettant le calcul des retraites après réforme.

Quatrième raison de résister, la plus forte : le changement proposé paraît contradictoire avec la réalité vécue. Ainsi, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le taux d’emploi des 60-64 ans, en 2018, est de 30 % en France, du fait du chômage, des arrêts maladie de longue durée ou des retraites anticipées. Allonger le temps d’activité professionnelle jusqu’à 64 ans suppose de créer des milliers de postes pour les seniors. Or, ni la culture actuelle des entreprises, ni aucun engagement préalable à la réforme n’ont rassuré en ce sens. D’où le sentiment anxiogène qu’on aura à travailler plus longtemps dans une société où il n’y a déjà pas assez d’emplois pour les plus âgés.

Finalement, la plus grande erreur consiste à croire que les raisons de résister au changement sont toujours infondées et qu’elles ne peuvent pas enrichir le projet de transformations. Arrogance souvent fatale aux réformes, et qui explique peut-être que, comme le notait déjà Vauban, en 1671, « les Français commencent tout mais n’achèvent rien ».

Le but de l’entreprise n’est pas de faire des profits

Et non ! l’objectif de l’entreprise n’est pas de faire des profits. Ce n’est qu’un moyen pour atteindre le véritable objectif. C’est ce que rappelle Pierre-Yves Gomez dans sa chronique du Monde du13 novembre . Il montre aussi dans quelles conditions on prend le moyen pour une finalité ou… des vessies pour des lanternes !

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Dire que le but de l’entreprise est de faire des profits est un lieu commun qui possède une force quasi mystique. Certes, dans un système capitaliste, l’entreprise doit réaliser des profits pour subsister. C’est une nécessité qu’on peut discuter et critiquer, mais il est clair que, dès lors qu’une unité de production est autonome et qu’elle ne peut compter que sur sa propre activité pour se pérenniser, elle doit dégager des résultats suffisants pour investir et rémunérer les détenteurs de capital qui sont une de ses nombreuses parties prenantes. Si tel n’était pas le cas, il faudrait trouver d’autres modalités pour assurer ces opérations.

Le profit est donc nécessaire. Mais on ne peut en déduire que le but de l’entreprise est de faire des profits. Contrairement à une idée souvent avancée, on ne trouve pas de textes juridiques soutenant une telle affirmation pour la raison décisive que l’entreprise n’a pas d’existence juridique. Seule la société en a une et même alors, le droit exige qu’elle déclare, dès sa constitution, sa raison sociale, c’est-à-dire la raison d’exister qui la rend acceptable pour la société. On ne connaît aucune entreprise qui se donnerait pour raison sociale de faire des profits…

Le but d’une entreprise est de réaliser un projet productif, avec ses dimensions économiques et sociétales, qui soit durable dans un environnement concurrentiel ; le profit est un des moyens de rendre pérenne un tel projet. L’opposition tranchée entre les entreprises orientées par les profits, et celles, plus vertueuses, dotées d’une mission sociale est donc caricaturale. On peut même soupçonner qu’elle alimente des postures et des débats qui n’existeraient pas sans ce préalable. C’est de bonne guerre, mais ce n’est pas de bonne science.

Car on occulte le vrai sujet. Qu’elle soit dotée ou non de mission sociale spécifique, il existera toujours une tension entre le projet productif de l’entreprise et le niveau de profit nécessaire à sa reproduction, qu’on peut appeler le « juste profit ». Or il existe un point de dérapage au-delà duquel la réalisation d’un niveau de résultat final déterminé l’emporte sur le projet productif. C’est le point de financiarisation : le juste profit fait place au plus grand profit possible comme moyen d’évaluer le projet productif à toutes ses étapes.

Un tel basculement se produit lors d’un changement de gouvernance donnant un poids important à un actionnaire qui n’a pas de connaissance ou d’intérêt pour le projet de l’entreprise. Par paresse ou par incompétence, il réduit celui-ci au retour financier qu’il lui procure. C’est la financiarisation par l’externe.

Mais l’évaluation du projet productif nécessite aussi d’être traduite en objectifs et en résultats. Dans toute entreprise, il se met en place ainsi une infrastructure comptable et financière qui a sa propre logique, sa culture et ses techniques. Elle peut finir par imposer ses règles à la production : c’est la financiarisation par l’interne.

Elle est plus puissante que la première car si la financiarisation par l’externe se briserait devant la résistance des dirigeants et des salariés de l’entreprise dont elle dépend pour obtenir des profits, la financiarisation par l’interne contrôle le corps social et, quand elle s’étend aux dirigeants, elle organise le changement de gouvernance qui assoit son pouvoir. Les deux sources de financiarisation se conjuguent et c’est alors qu’on peut entendre l’affirmation insensée selon laquelle le but de l’entreprise est de faire des profits.

Livre de Pierre-Yves Gomez: L’Esprit malin du capitalisme (2019, Desclée de Brouwer)

Notre avenir sera si riche que nous n’avons pas à nous soucier des dettes qui s’accumulent : elles seront effacées par les performances du futur. Et si l’homme est un être nuisible qui a dévasté la planète, il pourra sans problème être régénéré et « augmenté » par les miracles de la technologie. Telles sont les promesses que nous fait le capitalisme spéculatif.

Depuis près d’un demi-siècle, cet esprit malin a saisi la sphère financière, puis l’économie réelle, et enfin la société tout entière. Il a bouleversé le travail, la consommation, les entreprises, les mentalités et la vie quotidienne pour produire une société matérialiste, fébrile et fataliste. Rebondissant à chaque crise, il a pris la forme de la financiarisation, puis de la digitalisation. Il prépare déjà sa nouvelle mue.

À chaque fois, il nous fait espérer un avenir qui nous sauvera, tout en nous susurrant que l’être humain en sera exclu s’il ne s’adapte pas. Voici donc le récit de ce destin qu’on nous dit implacable, de son origine à son non moins implacable dénouement.

Pour en savoir plus.

Revue de presse

Interviewé par Jean-Philippe Denis, Pierre-Yves Gomez aborde dans cette vidéo certaines thématiques de son nouvel ouvrage, et répond aux critiques d’Eric Zemmour.

Aziliz Le Corre et Robin Nitot, deux chroniqueurs de la revue Limite, ont récemment donné leur avis sur le nouvel ouvrage de Pierre-Yves Gomez. (En intégralité)

Pierre-Yves Gomez est intervenu le 7 novembre sur TV5 Monde afin de présenter l’Esprit malin du capitalisme, son nouvel ouvrage. Il répond entre autres aux critiques adressées à son livre et donne de possibles issues de sortie au capitalisme spéculatif. (En intégralité)

Le site Iphilo vient de publier un texte de Pierre-Yves Gomez proposant une clé de lecture de son nouvel ouvrage, l’Esprit malin du Capitalisme. (En intégralité)

Pierre-Yves Gomez a écrit dans Alternatives Economiques une tribune abordant un certains nombre de thématiques de son nouvel ouvrage: comment sommes-nous tous devenus spéculateurs ? Comment sortir de cette spirale ? (En intégralité)

La responsabilité des entreprises est difficile à contrôler

Carlos Ghosn, chairman and CEO of the Renault-Nissan Alliance, gestures as he speaks at a news conference in the southern Indian city of Chennai July 16, 2013. REUTERS/Babu (INDIA - Tags: BUSINESS TRANSPORT) - RTX11O8S

Chronique du Monde du 10 octobre 2019.

Devenue une institution majeure de la société contemporaine, l’entreprise a vu s’élargir le champ de sa responsabilité : d’abord économique et sociale, puis sociétale, politique et environnementale, elle est désormais morale. Il ne s’agit plus de constater a posteriori les impacts qu’elle produit sur son écosystème, mais d’attendre a priori que sa gestion se conforme aux exigences éthiques de la société.

Mais la mise en œuvre d’une telle responsabilité demeure incertaine si on ne sait pas l’imputer concrètement aux acteurs qui, en interne, sont chargés de garantir les pratiques acceptables et d’empêcher les dérives ou les abus. Or il n’est pas aisé de passer de l’idée générale aux processus efficaces, comme le montre l’affaire Renault-Nissan sur le difficile contrôle du comportement d’un grand dirigeant. Dans une entreprise « responsable » comme Renault, les malversations dont est soupçonné l’ancien PDG Carlos Ghosn auraient-elles pu être empêchées, et par qui ?

En théorie, de telles dérives spolient les actionnaires en les privant d’une part de profit et ils révoquent le dirigeant irresponsable. La réalité est moins simpliste. Même fraudeur, un dirigeant peut présenter de bons résultats aux investisseurs, comme le fit M. Ghosn chez Renault, car dans les grandes entreprises des malversations limitées n’entament pas significativement les bénéfices. Ainsi, les profits réalisés grâce aux efforts de productivité des salariés peuvent permettre aux dirigeants de tirer des avantages privés, autant sous forme de bonus légaux que de rétributions personnelles plus opaques.

Dérives et réussites spectaculaires

Le contrôle par les marchés étant approximatif, il a fallu établir des superviseurs autorisés et légitimes, comme les commissaires aux comptes (CAC). Ceux-ci ont le devoir de vérifier la conformité des opérations comptables de l’entreprise et ils engagent leur propre réputation. On peut s’étonner que, malgré l’accumulation de fraudes imputées à M. Ghosn, la responsabilité des CAC successifs de Renault n’ait pas été beaucoup relevée. Ils plaideront sans doute qu’il était difficile de déceler des abus portant sur des montants faibles comparés aux flux financiers énormes que génère une telle entreprise. Peut-être, mais cela laisse planer un doute global sur la fiabilité de leur contrôle.

Le conseil d’administration est aussi supposé exercer une vigilance sur d’éventuelles dérives du dirigeant. Celui de Renault est doté d’un comité d’audit, d’un comité de la gouvernance et des rémunérations, et d’un comité de l’éthique et de la responsabilité sociale et environnementale (RSE).

Reste à savoir ce que ces comités peuvent effectivement contrôler. Leur mission devient particulièrement incommode quand le président du conseil d’administration qu’il s’agit de surveiller est une personnalité charismatique et performante comme M. Ghosn. Ses excès ou ses dérives étaient couverts par les réussites spectaculaires qui assuraient sa légitimité d’entrepreneur. Délicat de le suspecter sans mettre en cause celle-ci…

Les multiples difficultés du contrôle doivent être surmontées si on veut que la responsabilité éthique des entreprises ne soit pas réduite à une abstraction complaisante et constitue, de ce fait, une source de frustration et de défiance publique accrue. Les obligations et les moyens nécessaires pour exercer efficacement le pouvoir de veiller aux engagements des grandes entreprises seront au cœur des prochaines réformes de leur gouvernance. On pourra ainsi éviter que leur responsabilité ne soit discutée qu’à l’occasion de sordides scandales.

Les salariés ignorent l’activité de leurs collègues

Echanger sur son travail permet de redécouvrir ce que des activités très individualisées et en mutation perpétuelle font souvent oublier : le respect pour le travail des autres

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Lors d’un récent séminaire, un jeune dirigeant expliquait qu’il avait établi la règle suivante dans sa start-up de dix-sept collaborateurs : chaque lundi matin, tout le personnel se retrouve autour d’un café et chacun doit dire en deux minutes quelles seront ses principales activités de la semaine. Cet exercice de communication s’est imposé parce que, du fait de l’activité tourbillonnante de l’entreprise, les collaborateurs étaient devenus incapables de comprendre le travail de leurs collègues.

Si une telle méconnaissance existe déjà dans de très petites entreprises, on peut imaginer combien elle est étendue dans les grandes organisations. Dans bien des cas, la plupart des employés n’ont aucune idée du contenu du travail des autres salariés, quand bien même ils les côtoient.

Cette ignorance généralisée est préjudiciable à ce que l’économiste américain Harvey Leibenstein (1922-1994) a appelé l’X-efficience, c’est-à-dire la création de valeur spontanée, qui naît du croisement (c’est le sens du X) des compétences et des activités dans une communauté de travail (Inside the Firm : The Inefficiency of Hierarchy, Harvard University Press, 1987).

Or, la multiplication de fonctions nouvelles et parfois énigmatiques liées à la financiarisation puis à la transformation numérique des entreprises, mais aussi les réorganisations à répétition, l’intensification des processus de production, la course à la performance individuelle, la mobilité et l’extrême division technique des tâches ont contribué à cloisonner les représentations au point que des salariés ignorent l’activité de leurs collègues, à l’exception de la partie, souvent étroite, avec laquelle on est en contact pour assurer ses propres activités.

« Intelligence collective »

Le métissage « naturel » des idées ou des compétences est devenu si difficile, que les entreprises doivent mettre en œuvre des politiques pour inciter à la collaboration et pour faire naître de « l’intelligence collective » au bénéfice de projets communs. Pour utiles qu’elles soient, ces politiques ne prennent pas toute la mesure de la situation : les collaborateurs ne travaillent pas ensemble « naturellement » parce qu’ils n’ont simplement plus le temps de s’intéresser au contenu du travail des autres.

Dans le récent ouvrage qu’il a coordonné (L’Entreprise délibérée. Refonder le management par le dialogue, Nouvelle cité, 290 pages), le professeur de gestion Mathieu Detchessahar rappelle l’importance des espaces « gratuits » d’expression et de discussion sur le contenu du travail, sans leur assigner des objectifs de résultats immédiats.

En exposant régulièrement ce qu’ils font, les salariés se découvrent mutuellement, ils mettent au jour les environnements qui favorisent ou contraignent leurs tâches, les habilités et les expertises déployées. Non seulement ils informent les managers sur la réalité du travail plus sûrement que ne le font les tableaux de bord, mais ils s’aident à trouver des solutions ou ils repèrent des collaborations possibles. Accessoirement, échanger sur son travail permet aussi de redécouvrir ce que des activités très individualisées et en mutation perpétuelle font souvent oublier : le respect pour le travail des autres.

L’intégration ESG en France

« L’intégration ESG est l’une des approches d’investissement responsable qui se développe particulièrement vite. Ce concept très large englobe différentes pratiques d’utilisation de l’analyse sur des critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance (ESG) dans la gestion financière.

Elle sert à identifier et mesurer ce qu’on appelle la « matérialité » des risques et opportunités ESG pour les entreprises ou d’autres types d’émetteurs. »

Source.

La nation, une ressource économique incontournable

Huawei chief financial officer Meng Wanzhou talks with a member of her private security detail after they went into a wrong building while arriving at a parole office in Vancouver, British Columbia, Wednesday, Dec. 12, 2018. (Darryl Dyck/The Canadian Press via AP)

On avait cru que la mondialisation de l’économie effacerait les pouvoirs des nations. Non seulement il n’en est rien, mais ces pouvoirs semblent être des armes efficaces dans la guerre que se livrent les entreprises géantes. Chronique extraite du Monde

Chaque mois apporte une nouvelle preuve de l’importance des ressources nationales dans le jeu économique. Après Nissan, en novembre 2018, qui a mis en tension son alliance avec Renault en saisissant la justice nippone contre son président français, Carlos Ghosn, c’est la justice américaine qui a lancé, en janvier, vingt-trois chefs d’accusation contre le géant chinois des télécommunications Huawei et sa directrice financière, Meng Wanzhou.

En février, l’Etat néerlandais annonce vouloir monter au même niveau que l’Etat français (soit 14 %) dans le capital du consortium Air France-KLM pour rééquilibrer les pouvoirs. En mars, les tensions montent entre l’italien Luxottica et le français Essilor qui venaient de fusionner en octobre 2018 pour former le leader mondial des lunettes et des verres optiques.

On avait cru que la globalisation de l’économie effacerait les pouvoirs des nations. Non seulement il n’en est rien, mais ces pouvoirs semblent être des armes efficaces dans la guerre que se livrent les entreprises géantes.

D’une part, les frontières protègent leurs marchés et leurs investissements et elles limitent la compétition : tel est, par exemple, l’intérêt d’une ouverture réservée aux entreprises nationales ou installées localement des énormes marchés publics chinois ou américains.

D’autre part, dans les combats qui se déroulent au cœur des instances de gouvernance des grandes entreprises, le recours aux intérêts nationaux est un moyen de conserver ou de s’emparer du pouvoir : ainsi en est-il des cas Renault-Nissan ou Air France-KLM.

Gagnants et perdants

Les entreprises géantes demeurent transnationales et la tendance aux méga-OPA se poursuit. Les tensions nationales ne signifient donc pas un recul de la mondialisation, mais elles montrent qu’on l’avait mal interprétée. La mondialisation ne signe pas l’effacement des frontières.

Les gagnants sont ceux qui savent en jouer parce qu’ils ont compris que les normes, les taxes et les contraintes juridiques nationales sont des sources d’avantages pour ceux qu’elles protègent. Les perdants sont les naïfs qui ont cru que le libre-échange signifiait un espace mondial homogène et se sont laissé envahir par des concurrents appuyés sur leurs marchés intérieurs mieux défendus.

Signe des temps, dans son livre, L’Affolement du monde. 10 enjeux géopolitiques(Tallandier), Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales, montre l’importance que revêt désormais la dimension géopolitique comme ressource stratégique des très grandes entreprises.

Au même moment, Andreas Wimmer, professeur à l’université Columbia (New York) reconsidère dans la prestigieuse revue Foreign Affairs les limites mais aussi les vertus du nationalisme (« Why Nationalism Works. And Why it Isn’t Going Away », mars-avril 2019). Les politiques continuent à opposer la mondialisation heureuse à la montée dangereuse du nationalisme. Ils gagneraient à changer de logiciel, parce que la réalité du monde économique est plus complexe que ce manichéisme ne le laisse croire.

Avec la digitalisation, une crise des “élites” se fait de nouveau jour

(FILES): This September 15, 2008 file photo shows the sign for Lehman Brothers headquarters in New York. The 158-year-old Lehman filed for bankruptcy protection on September 15, 2008 in the largest US bankruptcy filing in history, leaving the future of 25,000 staff in jeopardy and sending a financial tsunami across the globe that continues to reverberate today. AFP PHOTO / Files / Nicholas ROBERTS / AFP / AFP FILES / NICHOLAS ROBERTS

L’effervescence numérique trouble les gouvernés qui réclament des décisions claires, pertinentes et équitables pour accepter les objectifs communs. Chronique du Monde, 13 mars 2019

 

Personne ne semble plus contester qu’il existe une coupure entre la société réelle et « les élites ». On a tort, car un tel diagnostic confond ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui sont reconnus comme constituant « l’élite ». Comme l’indique l’étymologie, faire partie de l’élite (du latin elire), c’est être considéré parmi les meilleurs par ceux que l’on gouverne. En manifestant qu’elle possède des compétences et des vertus jugées exemplaires, l’élite suscite la confiance. C’est en conséquence de cela que son pouvoir devient acceptable.

Ainsi en est-il de l’élite qui gouverne les entreprises. Pendant le premier siècle du capitalisme (1800-1930), ce sont les entrepreneurs qui la composèrent comme l’a montré la thèse célèbre de Schumpeter (1883-1950) Capitalisme, socialisme et démocratie (1942). Leurs capacités à dominer leurs passions pour réaliser un projet bénéfique à tous supposaient des compétences et des vertus qui donnaient finalement confiance dans le progrès technique et économique qu’ils promettaient de réaliser.

L’élite entrepreneuriale fut renversée dans les années 1930 par les experts en organisation. La production de masse exigea de nouvelles compétences : planification méthodique, capacités à prévoir et à maîtriser les flux productifs dans le long terme. Elle appelait aussi de nouvelles vertus : la rigueur et le jugement pour créer la confiance dans le fonctionnement du système technique. James Burnham (1905-1987), dans L’Ere des organisateurs (1941), a anticipé combien le second siècle du capitalisme industriel (de 1930 à nos jours) devait être celui des technocrates.

Il fallait être ingénieur pour faire partie de cette élite car diriger la construction d’un pont ou l’exploitation d’une mine prouvait que l’on pouvait aussi bien gouverner une organisation avec rigueur : universités et écoles « prestigieuses » en ont formé des générations tant pour la sphère publique que privée.

La financiarisation de l’économie à partir de 1980 a de nouveau changé la donne. Les entreprises ont été vues comme des espaces ouverts et fluides, intégrant des chaînes de valeur mondiales. Il importe d’extraire de l’information, de connecter des données pour repérer la valeur créée à chaque niveau de l’organisation, jusqu’au profit global. Ceux qui maîtrisent les outils et les contrôles financiers assurent aux « marchés » que le résultat promis par l’entreprise sera réalisé.

Les écoles d’élite se sont mises à former une technocratie spécialiste des ratios et des algorithmes. La direction financière est devenue la voie royale pour accéder au gouvernement des grandes entreprises. Mais avec la digitalisation, une crise des élites se fait de nouveau jour. La confiance à l’égard des technocrates est érodée. S’affirmer garant de performances financières aléatoires ne convainc plus. D’où une dépréciation des vieilles élites et une demande pour de nouvelles.

L’effervescence numérique trouble les gouvernés qui réclament des décisions claires, pertinentes et équitables pour accepter les objectifs communs. Quelle nouvelle élite émergera de cette société inquiète et en ébullition ? Sans doute celle qui donnera confiance dans l’orientation durable et juste d’un système économique toujours plus turbulent. En témoigne la popularité des « leaders inspirants », comme le montre le succès du récent livre de Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées de 2014 à 2017, Qu’est-ce qu’un chef (Fayard, 2018). Reste à préciser les compétences et les vertus des catalyseurs de sens qui formeront cette élite – afin de la distinguer de la foule des charlatans.

Pierre-Yves Gomez pour La Croix : Equilibrer les rapports de force dans l’entreprise

©Kyodo/MAXPPP - 14/02/2019 ; Combined photo taken in Tsukuba, northeast of Tokyo, on Feb. 13, 2019, shows the logos of Nissan Motor Co. (R) and Renault SA. (Kyodo) ==Kyodo (MaxPPP TagID: maxnewsworldfour741343.jpg) [Photo via MaxPPP]

De solides contre-pouvoirs sont un rempart contre les dysfonctionnements de gouvernance (source)

 

L’affaire Carlos Ghosn a mis au jour des dysfonctionnements dans la gouvernance de Renault-Nissan. Comment éviter de telles situations?

Pierre-Yves Gomez: Il n’y a pas de réponse unique, mais on peut veiller au respect de certains critères. Une bonne gouvernance est le résultat d’un rapport de force équilibré entre les actionnaires, les dirigeants et le conseil d’administration. Leurs pouvoirs doivent donc être définis de manière la plus claire possible: qui fait quoi, quels sont les responsabilités et les contre-pouvoirs? Un actionnaire fort et un conseil d’administration impliqué exerceront un contre-pouvoir solide, rempart contre les dysfonctionnements de l’exécutif. Il faut veiller en sens inverse à ce que le conseil d’administration n’empiète pas sur le travail de l’exécutif. C’est un art de l’équilibre.

Les grandes entreprises sont-elles les plus exposées aux dérives?

P.-Y. G.: Ce n’est pas une question de taille. Dans les grandes entreprises dont le capital est très dilué, l’assemblée générale annuelle se contente d’entériner les décisions du dirigeant. Celui-ci prend un poids démesuré dès lors qu’il fait aux actionnaires des promesses de dividendes élevés. Ceux-ci soulèvent alors peu de questions de fond et se satisfont du cours de l’action.

Le cas d’une grande entreprise familiale est différent si la famille exerce pleinement sa responsabilité d’actionnaire – au nom de la continuité de l’entreprise qu’elle prétend incarner. Il peut en résulter un réel contre-pouvoir au dirigeant. Pensez à L’Oréal. C’est un groupe géant sur lequel la famille Bettencourt a longtemps exercé un suivi régulier et précis.

La situation est-elle différente dans les entreprises dont l’État est actionnaire?

P.-Y. G.: À l’époque où l’État menait une véritable politique industrielle, la détention de capital dans les entreprises publiques servait sa stratégie et le dirigeant s’y soumettait. Depuis plusieurs décennies, l’État s’est désinvesti de la question industrielle et il s’aligne le plus souvent sur la stratégie définie par le dirigeant.

Que faudrait-il améliorer?

P.-Y. G.: Des administrateurs indépendants ont été introduits et le nombre d’administrateurs salariés a augmenté. Il s’agit à présent de réformer les assemblées générales. Organiser une AG qui dure trois heures, une seule fois par an, pour que les actionnaires exercent leur pouvoir, c’est une illusion. Certains proposent par exemple de la réunir plusieurs fois dans l’année pour examiner des thématiques spécifiques: stratégie, approbation des comptes, nominations. Cela créerait une culture de la délibération dans les entreprises. Au final, la gouvernance repose sur des personnes. L’art de gouverner doit s’apprendre. Bien sûr, une formation sérieuse ne pourra jamais empêcher la malhonnêteté d’un dirigeant, mais elle pourra sensibiliser aux vertus qu’il nécessite, à savoir le courage, l’humilité et la prudence.

Le débat sur la répartition de la valeur ne peut se résumer à l’opposition simpliste des salariés et des actionnaires

roue ecureuil

 

Les entreprises du CAC 40 ont versé en 2018 près de 46,5 milliards d’euros de dividendes, contre 43 milliards en 2008. Certains ont célébré ces profits record et le retour à la prospérité d’avant-crise. Pour d’autres, ce chiffre est une nouvelle manifestation de l’avantage dont les actionnaires bénéficient sur les salariés. Si on tient compte des rachats de leurs propres actions par les grandes entreprises, ce sont 57,5 milliards qui ont été récupérés par leurs actionnaires, soit 13 % de plus qu’en 2017. La même année, le revenu des ménages a augmenté de 2,6 % (« Les comptes de la Nation en 2017 », Insee), et les rémunérations des dirigeants du CAC 40 de 14 % (étude Proxinvest 2018).

Les controverses sur la répartition de la valeur créée par les grandes entreprises sont ainsi relancées. Mais elles peuvent conduire à des conclusions simplistes. D’abord, les dividendes versés en 2018 ne sont pas « record ». Ils s’élevaient déjà à 45,8 milliards en 2014 et à 46,2 milliards en 2016, soit un chiffre très proche des 46,5 milliards de 2018. Cela fait quelques années que le niveau des dividendes du CAC 40 a dépassé celui de la fin des années 2000.

A qui bénéficie réellement cette manne ? Selon Euronext (« Qui sont les actionnaires du CAC 40 ? », 2018), pour moitié à des investisseurs étrangers qui gèrent l’épargne-retraite par capitalisation de salariés essentiellement anglo-saxons. Pour une autre moitié, des actionnaires français, dont 10 % sont des familles d’entrepreneurs, 3 % des salariés et 3 % l’Etat, le solde étant composé de gestionnaires de portefeuilles financiers (Sicav, assurances-vie, plans d’épargne en actions) pour le compte des ménages. Au total, les deux tiers des 57,5 milliards ont donc été perçus par des épargnants français ou étrangers, notamment pour constituer leurs retraites.

On peut désapprouver cette « économie de rente » favorable aux seuls salariés capables de constituer une épargne financière, et critiquer les opérateurs de cette économie qui prélèvent au passage des revenus indécents. Reste que derrière l’actionnariat des très grandes entreprises, c’est la masse de ménages détenteurs de titres qui est concernée. Voilà qui complexifie un peu le débat sur la répartition de la valeur.

Les services généraux externalisés

Il est plus pertinent, en revanche, de mettre en relation le montant des dividendes versés avec la création d’emplois par les très grandes entreprises : entre 2008 et 2018, les effectifs français et étrangers de ces sociétés ont baissé de 1 %, selon une étude de l’Institut français de gouvernement des entreprises (« Les entreprises françaises sont-elles encore françaises », IFGE, 2018). Elles ont donc réalisé plus de profit avec moins de salariés. Comment est-ce possible ?

Un élément de réponse se trouve dans la croissance concomitante du secteur des services généraux (en anglais facility management) comprenant le nettoyage, la sécurité, la restauration, l’accueil, ou encore la gestion des flottes de véhicules. Ces activités sont systématiquement sous-traitées à des entreprises spécialisées : selon le consortium de recherche CRDIA, le secteur a crû de 4 % par an depuis 2008 et il emploie désormais 5 % de la population active, soit 1,5 million de salariés. Or les charges des entreprises de services généraux sont composées à 90 % de main-d’œuvre, dont la moitié est payée au smic horaire. Leurs marges sont de 3 % en moyenne et leurs profits très faibles.

Les très grandes entreprises peuvent verser des dividendes d’autant plus élevés, y compris pour valoriser l’épargne en actions de certains ménages, qu’elles ont largement externalisé leurs services généraux : elles font supporter les coûts du travail déqualifié à leurs sous-traitants, mis en concurrence par les prix.

Le débat sur la répartition de la valeur ne peut donc se résumer à l’opposition simpliste des salariés et des actionnaires. Deux populations d’entreprises se confrontent de manière plus décisive : celles qui prospèrent dans une économie mondialisée et profitable, parce que d’autres réalisent une part de leur production dans une économie périphérique et invisible.

Carlos Ghosn ou le mythe de la rationalité sans frontières

Chronique de Pierre-Yves Gomez dans Le Monde du 14/12/2018

« La succession d’un tel leader au pouvoir absolu est une fenêtre de tir idéale pour avancer des pions et recomposer les pouvoirs » (Carlos Ghosn, en septembre 2017 à Paris).

La chute brutale de Carlos Ghosn a stupéfié le monde des affaires. Elle n’aurait pourtant pas dû émouvoir ceux-là mêmes qui invitent à accueillir avec enthousiasme la remise en cause permanente des modèles industriels et des avantages acquis. Après tout, que l’instabilité des postes concerne aussi les dirigeants confirme la réalité d’une économie qui se targue d’être en mouvement perpétuel…

Au-delà de ces apparences, la disgrâce de M. Ghosn s’inscrit en réalité dans une logique banale de compétition pour le pouvoir, notamment lorsque s’ouvre une guerre de succession. Banalité qui donne l’occasion de lever deux illusions sur la gouvernance des très grandes firmes multinationales.

Première illusion : croire que la gouvernance de ces entreprises obéit à une rationalité pure, exempte de passions et d’ambitions privées. Loin d’être institué de manière impartiale pour le service de l’intérêt économique de l’entreprise, le pouvoir de gouverner se désire et se gagne. En vingt ans, M. Ghosn a catalysé par son travail et son charisme un empire industriel devenu le numéro un mondial de l’automobile. A 64 ans, régnant sur près d’un demi-million de collaborateurs dans le monde, il présidait à la fois le groupe multinational et chacune de ses entités nationales : Renault, Nissan, Dacia, AvtoVAZ (la marque Lada) et Mitsubishi Motors depuis 2016.

Un coup fatal

Comme souvent dans les jeux de gouvernance, la succession d’un tel leader au pouvoir absolu est une fenêtre de tir idéale pour avancer des pions et recomposer les pouvoirs : après Carlos Ghosn, le maître du groupe mondial sera-t-il français, comme Thierry Bolloré, actuel DG adjoint de Renault, ou japonais, comme Hiroto Saikawa devenu DG de Nissan en 2017 ?

Question d’orgueil national autant que d’ambitions privées. Les Japonais supportent mal que Renault possède 43 % de Nissan quand leur société ne détient que 15 % du constructeur français et aucun droit de vote. Les dirigeants japonais sont de ce fait privés de toute possibilité de conduire la stratégie du groupe. Pourtant, en 2017, le chiffre d’affaires de Renault était de 59 milliards d’euros, quand celui de Nissan atteignait 93 milliards. Le résultat net du constructeur français était de 2,5 milliards, contre 6,6 milliards pour la firme japonaise. Nissan contribue puissamment à un empire industriel sans que ses dirigeants ne le gouvernent…

La succession de M. Ghosn attise donc ambitions et calculs. Or, la meilleure façon de s’assurer de l’avenir est de précipiter le cours des choses : sur la base d’une dénonciation anonyme, M. Ghosn est accusé de dissimulation au fisc. La justice aura à établir l’exactitude et l’ampleur de la fraude. Mais déjà, en emprisonnant le dirigeant, un coup fatal lui est porté : faire perdre la face est la manière la moins sanglante que le Japon ait inventée pour se débarrasser de quelqu’un. A travers M. Ghosn déchu de la présidence de Nissan et de Mitsubishi, la position des Français est attaquée. C’est donc selon un nouveau rapport de force que se prépare la prochaine séquence de cette partie de go.

Illusion

Une partie qui nous permet de dissiper une deuxième illusion sur la gouvernance des grands groupes. La globalisation n’a pas fait disparaître les ancrages culturels nationaux, même aux niveaux de pouvoir les plus élevés. Au contraire, l’identité nationale constitue une ressource sérieuse pour soutenir les mouvements stratégiques des dirigeants et avancer leurs pions. Ainsi, à Billancourt, on s’appuie aujourd’hui sur l’Etat français actionnaire pour conserver à M. Ghosn la présidence de Renault et tenir la position actuelle dans l’alliance. A Yokohama, siège de Nissan, on compte sur la justice japonaise pour le garder un peu plus longtemps en prison et affaiblir encore la position française.

M. Ghosn a incarné le triomphe d’une globalisation supposée conduire à l’effacement des spécificités nationales au profit des entreprises transnationales. Son éviction nous montre que le monde reste un assemblage de nations que les grandes entreprises exploitent mais ne transcendent pas.

Le puzzle de la loi Pacte

L’entreprise est un acteur politique qui détermine nos façons de vivre tant individuelles que collectives. Ce constat devenu banal nécessite de réformer sa gouvernance pour préciser sa responsabilité tant économique que sociale et politique. D’où une large consultation publique sur le sujet, qui a débouché sur l’adoption, le 9 octobre, en première lecture par l’Assemblée nationale, du projet de loi Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises (Pacte).

Une mission présidée par Nicole Notat et Jean-Dominique Senard avait préalablement synthétisé les avis sur ces questions et remis au gouvernement, le 9 mars, un rapport plutôt prudent car lucide sur les résistances au changement du monde des affaires lorsqu’on touche aux questions de gouvernance des entreprises, et donc de leur pouvoir de diriger.

Le rapport avançait 14 recommandations pour préciser la responsabilité de l’entreprise, mais sa contribution principale fut d’exprimer clairement la tension que vivent beaucoup d’entreprises entre, d’un côté, leur financement exigeant des rendements soutenus à court terme, et, de l’autre, les marges de manœuvre qu’il faut préserver pour assurer des décisions de long terme. Comment sortir du dilemme entre la pression de la finance et le respect de l’autonomie stratégique ?

Le rapport inclinait pour des réformes de gouvernance donnant (un peu) plus de latitude à long terme aux entreprises face aux marchés : la recommandation 6 proposait une modeste augmentation du nombre de salariés dans les conseils d’administration. La recommandation 11 suggérait la possibilité d’inscrire dans les statuts la raison d’être de l’entreprise.

Deux recommandations semblaient davantage décisives pour une réforme véritable : la n° 4 invitait les grandes entreprises à se doter d’un comité de parties prenantes indépendant du conseil d’administration afin de limiter le poids des actionnaires ; la n° 14 demandait de favoriser « la détention de parts sociales majoritaires par des fondations » pour encourager un « capital patient », échappant au jeu des marchés.

« Et en même temps »…

Le projet de loi Pacte prend lui aussi acte du dilemme entre la pression des marchés et la préservation des marges de manœuvre des entreprises. Mais il évite soigneusement de le trancher, selon la désormais célèbre doctrine du « et en même temps ».

Ainsi, pour les entreprises de plus de 1 000 employés, on passera à 2 administrateurs salariés dans les conseils comportant plus de 8 membres (au lieu de 12 actuellement) ; il sera ajouté dans l’article 1833 du code civil que la gestion de l’entreprise doit prendre en considération « des enjeux sociaux et environnementaux », et une entreprise pourra inscrire (si elle le désire) sa « raison d’être » dans ses statuts. La loi renforcera la protection des intérêts publics en cas de rachat des entreprises dites « sensibles ». Rien de révolutionnaire, mais une reconnaissance au moins symbolique de la responsabilité individuelle des entreprises dans la société.

« En même temps », le projet de loi oriente davantage l’épargne salariale vers le placement en actions par une batterie de mesures visant à assouplir la détention de plans d’épargne retraite et à « renforcer la contribution de l’assurance-vie au financement de l’économie » en promettant d’apporter « plus de rendement pour les assurés et d’investissement en actions ». Il encourage aussi « l’accès des entreprises aux marchés financiers » en supprimant certaines obligations d’information pour les plus petites. Il autorise la cession de capital public détenu dans les sociétés ADP (ex-Aéroports de Paris), Française des jeux et Engie. Bref, la loi renforcera de fait… la pression des marchés financiers sur la gouvernance des entreprises.

Chacun trouvera une pièce qui le réjouit dans le puzzle qu’elle propose. Et en même temps, on risquera d’être déçu car, encore une fois, voici une réforme qui se garde de donner réponse à la question principale : qu’est-ce qui légitime le pouvoir des entreprises ? Leur résultat financier ou leur contribution au bien commun ?

Protéger les entreprises nationales… Mais qu’est-ce qu’une entreprise « nationale » ?

france, Paris, bouche de metro devant la bourse

France, Paris, bouche de metro devant la bourse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tribune du Monde du 13 juillet 2018.

A l’heure où des publics joyeux agitent leurs drapeaux et s’enflamment pour des footballeurs qu’ils voient rarement évoluer dans leurs propres championnats, la Coupe du monde éclaire, à sa façon, les enjeux complexes de la mondialisation : une équipe « nationale » peut être composée de joueurs qui n’évoluent qu’à l’étranger, où ils créent de la valeur.

Même constat dans la compétition géopolitique qui fait rage depuis quelques mois : les politiques prétendent défendre bruyamment leurs entreprises « nationales », à coups de tarifs douaniers ou de lois protectrices. Mais qu’est-ce qu’une entreprise « nationale » ?

Le rapport annuel 2018 du cabinet d’audit PwC dresse la liste des 100 premières entreprises mondiales selon leur capitalisation boursière et leur nationalité (« Global Top 100 Companies », mars 2018) : 54 d’entre elles sont américaines, 17 asiatiques dont 12 chinoises, 1 africaine, 1 sud-américaine et 27 européennes dont 4 françaises (LVMH, Total, L’Oréal, Sanofi).

Ce classement met en évidence la concentration et le contrôle du financement par des marchés dominants, ainsi que la modification des forces géopolitiques, puisqu’on voit émerger cette année deux entreprises chinoises parmi les dix premières. Mais les entreprises qui entrent dans le classement sont rarement strictement « nationales », c’est-à-dire entièrement américaines, chinoises ou françaises.

Euronext

Une étude de l’Institut français de gouvernement des entreprises le montre dans le cas français (« Les grandes entreprises sont-elles (encore) françaises ? », Preuves à l’appui n° 6, mars 2018). Elle porte sur les 85 plus grandes sociétés inscrites au registre du commerce en France, cotées sur Euronext Paris et qui réalisent environ le tiers de notre produit intérieur brut. Trois dimensions sont prises en compte : leurs effectifs, leur chiffre d’affaires et leur capital. Pour chacune de ces dimensions est calculée la part « française » pour 2015 et son évolution depuis 2005.

En moyenne, en 2015, seulement un tiers des salariés de ces entreprises travaillent en France ; ils étaient 40 % en 2005. Les ventes réalisées en France représentent le quart de leur chiffre d’affaires, contre 34 % en 2005. Enfin, 56 % de leur capital sont détenus par des Français en 2015. Elles restent donc contrôlées par des nationaux, mais l’évolution a été particulièrement rapide puisque les actionnaires français possédaient encore 72 % de leur capital en 2005.

Ainsi, en termes de travail, de capital et de chiffre d’affaires, les très grandes sociétés cotées à Paris créent de la valeur dans un espace qui est de moins en moins « national ». Ajoutons que ces moyennes cachent des situations contrastées, car si des entreprises comme EDF ou Orange produisent encore largement en France, d’autres comme Total ou Sanofi ont atteint des niveaux d’internationalisation tels que la part « française » ne dépasse pas 20 % sur aucune des trois dimensions.

En quoi peut-on donc dire que ces entreprises sont « françaises » ? La réponse se trouve dans leur gouvernance : 80 sur 85 ont leur siège social en France (dont 73 dans l’ouest de la région parisienne) ; 90 % de leurs dirigeants et 92 % de leurs administrateurs sont français. C’est un réseau sociologique étroit qui noue l’appartenance à une élite locale et attache encore les entreprises mondialisées à l’espace culturel et politique national.

Ancrage local

Deux stratégies géopolitiques s’affrontent désormais dans la guerre commerciale pour la défense des entreprises.

Un nationalisme protectionniste cherche à faire coïncider leur espace avec celui de la nation. Pour lui, la puissance géopolitique exige que les entreprises jouent et gagnent le plus possible dans leur pays.

A l’inverse, un nationalisme expansionniste considère que l’influence géopolitique est garantie grâce à des entreprises globalisées qui exploitent essentiellement des opportunités mondiales.

Mais même cette option exige que, pour bénéficier d’une part de la valeur créée ailleurs, la gouvernance de ces entreprises demeure ancrée localement. Sans cela, il n’y a plus d’équipe nationale…

La question du fondement légitime de la gouvernance s’étend désormais aux entreprises transnationales

image fondements légitimité gouvernance

 

 

 

 

 

 

 

Tribune du Monde. 15 juin 2018

Le 23 avril 1848 eut lieu pour la première fois en France l’élection d’une Assemblée constituante au suffrage universel. Jusqu’alors, le suffrage censitaire réservait le droit de vote à une minorité de propriétaires au motif que, détenant une certaine fortune et contribuant par leur impôt au budget de l’Etat, ils avaient un intérêt singulier à participer aux affaires publiques : les erreurs des politiques pouvaient déprécier leur patrimoine. Selon ce principe, le droit de vote généralisé encourage les promesses démagogiques envers ceux auxquels elles ne coûtent rien.

L’universalité du suffrage, elle, établit que la qualité d’électeur est fondée sur la seule citoyenneté. Telle fut la grande rupture dans la gouvernance de nos sociétés : ce n’est pas l’intérêt individuel et patrimonial qui légitime le droit de choisir nos dirigeants, mais l’égale appartenance des électeurs à la nation. Le suffrage universel affirma que le corps social était le bien commun de tous ceux et celles qui le construisent par leur travail, leur capital, leurs idées ou leurs engagements, et qui manifestent en votant un intérêt pour son devenir. Pas à pas, l’électorat a pu être élargi (genre, âge), selon ce principe, à toute la population majeure.

Un tel exercice de la souveraineté n’a pas néanmoins jailli d’une simple loi. Alain Garrigou a montré dans sa passionnante Histoire sociale du suffrage universel en France (Seuil, 2002) que la démocratie s’est développée comme une « technique sociale » donnant aux électeurs des règles de conduite, y compris en tant qu’individus. Elle a exigé leur éducation (instruction publique obligatoire), leur participation au financement de l’Etat (universalisation de l’impôt), l’autorisation des partis politiques de masse ou la médiatisation ritualisée des débats. L’élection de 1848 a inauguré une transformation de la société française qui s’est déployée sur des décennies, au fur et à mesure que furent « inventés » les compétences et les devoirs des électeurs.

Elargir la souveraineté

Moins de deux siècles plus tard, la question du fondement légitime de la gouvernance s’étend désormais aux entreprises transnationales. Du fait de leur taille, celles-ci peuvent échapper aux règles des Etats, leur puissance permet d’influencer les peuples et même d’agir sur les régulations publiques. Leur gouvernance importe donc : qui a le droit légitime d’exercer en leur nom le pouvoir souverain ?

Par pouvoir souverain, on entend le droit de nommer les dirigeants et de légitimer l’orientation générale de l’entreprise. Il est confié le plus souvent aux propriétaires de parts sociales, les actionnaires. Leurs intérêts exigent en effet une bonne gestion puisque, en cas de mauvais résultats, ils perdent sinon leur patrimoine, tout au moins une partie de sa valeur. Elargir la souveraineté à des parties prenantes, qui ne perdraient rien en cas d’erreur de gestion, serait favoriser la démagogie. Tels sont les arguments militant pour un suffrage censitaire réservé aux actionnaires.

On leur oppose que l’intérêt des actionnaires peut se réaliser au détriment des autres acteurs qui participent aussi à la création de valeur. Si ceux-ci s’intéressent à la continuité de l’entreprise et s’ils s’en sentent responsables, ils doivent pouvoir participer à sa gouvernance. C’est la logique d’un suffrage universel ouvert aux parties prenantes.

Ces arguments prolongent les batailles politiques engagées depuis le XIXe siècle. L’Histoire montre que si les parties prenantes assumaient un jour l’exercice du pouvoir souverain, ce ne serait pas par un simple remplacement des actionnaires. Comme pour la démocratie politique, une « technologie sociale » se déploierait, impliquant l’invention de nouveaux rituels de gouvernance, l’éducation massive des parties prenantes, des modes originaux de représentation de leurs opinions, la possibilité de débats publics entre elles. Au-delà des entreprises, ces transformations affecteraient toute la société. En attendant, le règne des actionnaires conforte la culture dans laquelle nous vivons.

Les « histoires hallucinantes » de la Silicon Valley

Former U.S. President Bill Clinton (L) speaks with Jack Ma (R), executive chairman of Alibaba Group, and Elizabeth Holmes, CEO of Theranos, during the Clinton Global Initiative's annual meeting in New York, September 29, 2015.  REUTERS/Brendan McDermid  - RTS2BYH

Theranos, fondée en 2003 par Elizabeth Holmes, âgée de 19 ans, se donnait pour mission de métamorphoser l’industrie de l’analyse médicale » (Elizabeth Holmes, entre l’ancien président des Etats-Unis Bill Clinton et Jack Ma (Alibaba Group), en 2015). © Brendan McDermid / Reuters / REUTERS

Dans sa chronique, Pierre-Yves Gomez explique que les stupidités, les escroqueries ou les erreurs stratégiques sont les contreparties du manque de discernement de dirigeants-fondateurs cumulant les fonctions de président et de directeur général et donc les pouvoirs de direction et de contrôle.

Entreprises. En 1968, la Californie faisait déjà rêver les jeunes en leur ouvrant des perspectives de paradis artificiels, de liberté hippie et de pacifisme fleuri. Cinquante ans plus tard, elle envoûte désormais par son business disruptif, l’aplomb avec lequel de jeunes businessmen affirment de nouveau qu’ils vont changer le monde et les parfums de dollars qui s’en dégagent.

Les fumées commencent pourtant à se dissiper un peu sur les révolutions économiques et sociales qu’on y conçoit. La ridicule affaire Juicero a sonné comme un réveil brutal. Cette start-up fondée en 2013 promettait de démocratiser la consommation mondiale de jus de fruits. Son fondateur, Doug Evans, avait inventé une machine capable d’appliquer trois tonnes de pression sur une poche contenant des fruits frais déjà pelés et découpés pour en extraire le jus.

Il avait levé 120 millions auprès de fonds de capital-risque comme Google Venture ou Kleiner Perkins (qui investit aussi chez Google, Twitter, Amazon). Hélas, deux journalistes de Bloomberg ont montré dans une vidéo que le résultat obtenu par cette merveille technologique vendue 700 dollars pouvait l’être… en pressant simplement la poche de ses mains. Devenue la risée de Palo Alto, Juicero a fermé en septembre 2017.

Résultats quasi inexistants et chiffres truqués

Moins drôle est l’histoire de Theranos. Fondée en 2003 par Elizabeth Holmes, âgée de 19 ans, la start-up se donnait pour mission de métamorphoser l’industrie de l’analyse médicale grâce à une technique géniale permettant de réaliser 200 types d’examens en prélevant seulement quelques gouttes de sang d’un patient.

Theranos a levé 700 millions de dollars auprès d’investisseurs, sa capitalisation a dépassé les 10 milliards en 2014 et sa dirigeante est devenue une des stars milliardaires les plus médiatisées de la Silicon Valley. Jusqu’à ce qu’en mars 2018 l’escroquerie de l’icône des start-up soit éventée : la technologie était surestimée, les résultats obtenus quasi inexistants, les chiffres truqués. Exsangue et débarrassée d’Elizabeth Holmes, inculpée pour fraude, Theranos a dû revenir à des ambitions plus modestes et plus saines.

Au même moment a éclaté l’affaire Cambridge Analytica. Moins de quinze ans après sa fondation, Facebook gère un réseau social de 2,2 milliards d’utilisateurs, génère un bénéfice annuel de 16 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de 40 milliards de dollars, dont 95 % tirés de la vente de publicité. Le scandale a dévoilé que l’entreprise était incapable de réagir correctement à un détournement d’informations tirées de sa gigantesque base de données à partir de sa plate-forme.

Inquiétante détentrice de milliards de données personnelles

Pis, alors qu’elle affirme que sa mission est « de rendre le monde plus ouvert et plus connecté », elle est apparue comme l’inquiétante détentrice de milliards de données personnelles qu’elle entend exploiter à son profit. Son fondateur, Mark Zuckerberg, auquel on prêtait un destin présidentiel, a dû s’expliquer en avril devant le Congrès américain et devra renouveler l’exercice fin mai devant le Parlement européen.

Retour au réel, donc : dans la Silicon Valley comme ailleurs, les stupidités, les escroqueries ou les erreurs stratégiques sont les contreparties du manque de discernement. On aurait tort de croire qu’elles sont dues à l’immaturité de flamboyants entrepreneurs. Les conseils d’administration des start-up californiennes sont largement composés d’experts en technologies de pointe et la moyenne d’âge dépasse 50 ans – 55 ans pour Facebook et même 75 ans chez Theranos !

Mais la gouvernance de ces entreprises reste floue du fait que les dirigeants-fondateurs cumulent les fonctions de président et de directeur général et donc les pouvoirs de direction et de contrôle. De plus, les administrateurs sont souvent eux-mêmes des entrepreneurs de la Silicon Valley ou des fonds d’investissement qui les financent. Ce petit univers s’enthousiasme collectivement et s’autocélèbre collégialement. Il n’est pas étonnant que, dans une atmosphère aussi confinée où les montants des financements circulent sans entraves pour doper n’importe quel projet, on aboutisse parfois à des histoires hallucinantes.

Partage des profits : « Sortir du carcan de la financiarisation n’est pas simple »

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Le rapport de l’ONG Oxfam sur la répartition des bénéfices des entreprises du CAC 40 divise les économistes.

TribunePublié le 2 mai 2018, le rapport de l’ONG Oxfam « CAC40 : des profits sans partage » montre que pour 100 euros de bénéfice réalisés par les entreprises du CAC40 en 2017, 67 euros ont été versés à leurs actionnaires sous la forme de dividendes, 27 euros ont été utilisés pour réinvestir et 5 euros ont été distribués aux salariés sous forme de primes (Le Monde du 15 mai 2018). Parallèlement, l’écart de rémunérations entre un dirigeant de ces entreprises et la moyenne de ses salariés est passé de 96, en 2009, à 119, en 2017. L’ensemble plaide pour un rééquilibrage de la répartition de la valeur créée au profit des salariés.

On a vite dénoncé les erreurs méthodologiques et les conclusions hâtives de ce rapport. Certes, elles sont nombreuses, mais la manœuvre ressemble trop à une diversion, un peu comme si on discutait de la fiabilité du thermomètre devant un malade tremblant de fièvre.

Car s’il est une critique que l’on peut formuler à l’égard du rapport d’Oxfam, c’est qu’il n’apporte pas un regard nouveau sur une situation désormais bien connue : les statistiques s’accumulent depuis des années pour mettre au jour une déformation des revenus en défaveur des salaires et au bénéfice des produits financiers. La « création de valeur pour l’actionnaire » est un ressort majeur du gouvernement des entreprises depuis plus de vingt ans et l’accroissement des revenus des dirigeants des grands groupes par rapport à leurs salaires est bien documenté, en France comme dans le reste du monde.

Bureaucratie du chiffre

Rien de nouveau, donc, et on sait comment on en est arrivé là. A partir des années 1970, la réforme du financement du système de retraite américain a bouleversé l’économie mondiale. En 1974, le « Employee Retirement Income Security Act » (Erisa) a exigé que les caisses de retraites des salariés (les fameux pension funds, ou fonds de pension) diversifient le placement des fonds collectés. Des masses considérables d’épargne ont été déportées sur les marchés boursiers. Les fonds de pension sont devenus des organismes financiers, et de nouveaux intervenants – les gestionnaires d’actifs (fonds d’investissement et fonds spéculatifs ou hedge funds) sont apparus pour gérer leur épargne.

Le big bang de la place de New York a été imité par toutes les places financières du monde pour permettre aux entreprises de profiter partout d’augmentations de capital, plus souples et moins chères que le crédit bancaire. Entre 1975 et 1995, les marchés ont pris le dessus sur le financement bancaire. C’est ce qu’on appelle « la financiarisation de l’économie ».

Mises en concurrence pour capter cette manne financière, les grandes entreprises ont dû promettre aux gestionnaires de fonds des dividendes toujours aussi élevés que ceux versés par leurs concurrents. Il s’en est suivi une course à la réorganisation des processus industriels de manière à faire apparaître « la création de valeur pour l’actionnaire » à toutes les étapes de la production.

Les marchés ont exigé des garanties sur cette « valeur » dont dépend la rémunération de l’argent qui leur est confié dans une industrie elle-même très compétitive. Les grandes entreprises ont dû leur fournir des indicateurs d’abord semestriels, puis trimestriels sur leurs perspectives de profits. Les systèmes d’information et de contrôle interne ont été réorganisés en conséquence pour former une sorte de bureaucratie du chiffre. Enfin, la rémunération des dirigeants a été indexée sur les résultats financiers pour les encourager à servir la valeur pour l’actionnaire. Ce fut « la financiarisation des entreprises ».

Une pression croissante pour créer de la valeur actionnariale

Le rapport Oxfam en recense aujourd’hui quelques symptômes pour les entreprises du CAC40. Encore est-il en dessous de la vérité, car la création à tout prix de valeur pour l’actionnaire s’effectue aussi par d’autres techniques courantes : rachat d’actions par l’entreprise pour faire monter artificiellement le cours ; fusions et acquisitions pour donner au marché l’illusion de la croissance.

Les impacts négatifs de la financiarisation sur l’activité même des entreprises sont de deux ordres. D’une part, on a assisté à une intensification du travail soumis à une pression croissante pour créer de la valeur actionnariale, au risque d’épuiser cette ressource (burn-out, démissions « internes », perte de confiance…). D’autre part, la financiarisation a limité l’autonomie stratégique des entreprises, qui doivent s’ajuster sur les attentes court-termistes de marchés à l’horizon au mieux annuel.

Selon une étude de McKinsey, ce court-termisme se caractérise par des investissements limités, le dogme de la réduction des coûts et de l’objectif trimestriel à atteindre (Measuring the Economic Impact of Short-Termism, 2017). Ces phénomènes se sont dramatiquement accrus entre 2002 et 2015, et concernent 73 % des 600 entreprises étudiées… alors que les 23 % qui ont maintenu une stratégie de long terme ont enregistré des performances supérieures dans tous les domaines !

On s’arrête trop souvent au constat de la hausse des dividendes

Mais sortir du carcan de la financiarisation n’est pas si simple. Car on s’arrête trop souvent au constat de la hausse des dividendes en omettant de se demander qui sont les actionnaires. Selon une étude d’Euronext (Qui sont les actionnaires du CAC40 ?, 2018), les bénéficiaires des dividendes versés par les grandes entreprises sont en premier lieu les gestionnaires d’actifs, (45 % de l’actionnariat connu), puis les fondateurs et leurs familles (17 %), les petits porteurs (9 %) et les salariés (5 %). Or les gestionnaires d’actifs placent l’épargne des ménages, en particulier celle des futurs retraités canalisée par les fonds de pensions ou les plans épargne retraite. Les dividendes rémunèrent donc l’épargne de millions de ménages qui n’en savent souvent rien et contribuent ainsi à l’intensification du travail et au court-termisme qu’ils subissent… en tant que salariés !

Remettre en question la financiarisation, ce n’est pas rééquilibrer les flux de profit en faveur des salariés comme le suggère le rapport Oxfam, mais réformer la gouvernance des entreprises de manière à ce que les exigences du travail puissent rééquilibrer celles du capital, en étant assumées par les travailleurs-épargnants eux-mêmes. C’est aussi mettre en cause un système d’épargne qui a fait une promesse de revenus, notamment pour garantir un niveau de retraite aux classes moyennes.

Tant qu’on en reste à une caricature de l’actionnaire comme un nanti fumant le cigare et attendant avidement les dividendes qui l’engraissent, on passe à côté de la logique d’un système financier dans lequel nous nous sommes collectivement enfermés. Caricature aussi de l’imaginer comme un entrepreneur héroïque prenant des risques et investissant sa fortune pour explorer les nouvelles sources de création de valeur : il y a longtemps déjà que la gestion du capital des grandes entreprises est confiée à des techniciens de la finance qui misent l’argent des autres et se rémunèrent par leurs spéculations. Les anticapitalistes comme les tenants du capitalisme doivent rénover leurs mythologies.

En attendant, la mauvaise nouvelle du rapport Oxfam est que, dix ans après la crise financière de 2008, nous en sommes au même point. On avait alors espéré une définanciarisation de l’économie. Or, les dividendes, les rémunérations des dirigeants et la valeur pour l’actionnaire continuent de gouverner les entreprises. Quant au travail, une enquête de la Dares montrait dès 2014 que son intensification était repartie à la hausse. Jusqu’à quand ?

Les Caisses d’épargne, des « entreprises à mission »

bicentenaire caisse d'épargne

Extrait du journal Le Monde du 20 avril 2018

Il y a deux siècles, en mai 1818, des hommes d’affaires philanthropes fondaient la première Caisse d’épargne . A une époque où les services bancaires étaient réservés aux élites, cette société anonyme privée se donnait une mission sociale : encourager l’épargne populaire. Il s’agissait de proposer des livrets d’épargne, mais aussi d’éduquer le peuple à l’économie et de lui donner le goût et les moyens de constituer un patrimoine, pour éviter la misère en cas de coup dur. Sur le modèle parisien, des initiatives privées, soutenues par les pouvoirs publics locaux, créèrent des caisses identiques dans toute la France.

Leur développement conduisit l’Etat à inventer pour elles le statut original d’entreprise privée d’utilité publique. Ce statut inscrivait dans le droit que la logique économique était soumise à une mission sociale, déterminant l’orientation stratégique de l’entreprise. C’était en 1835.

D’abord simples collectrices d’épargne, les caisses furent autorisées en 1895 à financer les logements sociaux, les infrastructures d’aides aux personnes en difficulté et à soutenir pécuniairement des oeuvres d’intérêt général. En 1950, leur activité fut étendue au crédit aux collectivités. L’objet social restait en résonance avec l’activité économique de proximité et de développement local, dont les Caisses d’épargne ont été les leadeuses pendant plus d’un siècle, tout en demeurant des sociétés privées.

En 1999, elles changent de statut pour devenir des banques coopératives. Les parts sociales sont détenues par les clients sociétaires. Gouvernée par un conseil d’administration et un directeur, chaque caisse reste autonome quant à la collecte des dépôts et à l’investissement des résultats. Les administrateurs des sociétés d’épargne locales composent l’assemblée générale des caisses régionales, elles aussi autonomes et gérées par un directoire, nommé par un comité d’orientation élu par l’assemblée générale. La même logique ascendante constitue, à l’échelon national, la Fédération nationale des caisses d’épargne.

Mais entre-temps, l’environnement économique des Caisses d’épargne s’est modifié. La plupart des Français sont désormais bancarisés et l’industrie financière, jusqu’alors très réglementée, est libéralisée. En 1983, les Caisses deviennent des établissements de crédit à part entière, comparables aux banques classiques avec lesquelles elles entrent en concurrence frontale.

Pour être profitables, elles développent des activités financières et innovent, en particulier en devenant très actives dans les fonds de placement et les SICAV (Société d’investissement à capital variable). Rationalisation oblige, le nombre de Caisses régionales passe de 585 à 35 entre 1983 et 1992.

En 2006, les Caisses s’associent aux Banques populaires pour créer Natixis, banque de financement cotée qui, pour s’imposer sur le marché, prend des risques importants. Lors de la crise des subprimes en 2008, elle perd jusqu’à 95 % de sa valeur. A la recherche d’une taille critique, les groupes Caisses d’épargne et Banques populaires fusionnent en 2009 pour former la BPCE, deuxième groupe bancaire français. En 2018, il ne reste que 16 caisses régionales.

La riche histoire des Caisses d’épargne éclaire sur deux points la question tant débattue de l’entreprise à mission. D’une part, le souci de conjuguer mission sociale et rentabilité économique est aussi ancien que le capitalisme privé. D’autre part, l’équilibre des deux termes est soutenable dans un environnement modérément concurrentiel. Quand celui-ci s’ouvre à une vive compétition, le besoin de profits pour rester dans la course impose ses priorités.

Le choix du statut d’entreprise à mission ne peut donc être indifférent au contexte concurrentiel des entreprises : soit le périmètre économique de celles qui se donnent une mission sociale est régulé pour éviter une compétition insoutenable. Soit l’obligation de se donner une telle mission s’impose à toutes les entreprises, qui se concurrencent alors sur leur capacité à combiner les exigences de la mission et celles de la rentabilité.

Pierre-Yves Gomez

Gouvernance : Les grandes entreprises sont-elles (encore) françaises ?

Lyon, 26 mars 2018 – L’Institut Français de Gouvernement des Entreprises (IFGE) publie le 6ème cahier de recherche Preuves à l’appui avec pour thème conducteur : les grandes entreprises sont-elles encore françaises ? Cette analyse se fonde sur les données de 99 entreprises du SBF 120.

89% des levées de fonds captées par 85 entreprises…

Les entreprises géantes (plus de 25 000 salariés ou CA supérieur à 7,5 milliards d’euros) produisent près de la moitié du PIB français, directement ou indirectement. Elles ont absorbé 89% des levées de fonds sur la place de Paris entre 1993 et 2015.

… mais elles ont créé 1% d’emplois en France depuis 10 ans 

Ces entreprises ont augmenté leurs effectifs de 30% entre 2005 et 2015 mais 46% à l’international et seulement 1% en France…

Peut-on encore dire que ces sociétés sont « françaises » ?

Pour répondre à cette question, les chercheurs de l’IFGE ont dépouillé 10 ans de données sur trois dimensions : l’emploi, le chiffre d’affaires et l’actionnariat. Il en résulte un nouveau « Preuves à l’appui » qui tord le cou à quelques idées reçues : seuls 32% des emplois des entreprises géantes sont localisés en France ; à peine 26% du chiffre d’affaires est réalisé en France mais 56% du capital sont encore détenus par des résidents français. De plus, 90% de leurs dirigeants sont français.

En d’autres termes, les entreprises géantes qui dominent notre économie ne sont françaises que… par leurs actionnaires et leur gouvernance ! Pour combien de temps ?

D’autres données essentielles sont présentées sur l’évolution depuis dix ans et une typologie originale de ces entreprises. Réalisé par Simon Rossi, chercheur et Pierre-Yves Gomez, directeur de l’IFGE, ce « Preuves à l’Appui » est indispensable au moment où on discute la loi PACTE et les responsabilités de l’entreprise à l’égard de la société.

Lien vers le Preuves à l’Appui n°6.

Loi PACTE : une urgence, clarifier la responsabilité des parties prenantes

« Mes chers concitoyens du monde : ne demandez pas ce que l’Amérique peut faire pour vous, mais ce qu’ensemble nous pouvons faire pour la liberté de l’homme. »

La célèbre apostrophe de John Fitzgerarld Kennedy lors de son discours d’investiture à la Présidence des Etats-Unis le 20 janvier 1961 remet les choses dans un bon sens qu’on aimerait faire entendre aujourd’hui dans les débats sur la responsabilité sociale des entreprises : il ne peut y avoir d’entreprise responsable vis-à-vis de la société si ses parties prenantes, à commencer par ses actionnaires, sont irresponsables – si, en d’autres termes, elles attendent tout de l’entreprise, des profits, des emplois, des investissements, sans exercer envers elle et sa pérennité, un quelconque devoir.  Demander à l’entreprise d’être « responsable » lorsque ses parties prenantes ne le sont pas, c’est verser dans l’illusion.

Dans deux textes parus dans The Conversation, Pierre-Yves Gomez prend position sur la loi PACTE et il présente les arguments qu’il a défendu le 20 février dernier devant la commission Notat-Sénard.

Ce qui lui semble la priorité pour sortir de la financiarisation : préciser juridiquement les responsabilités des actionnaires à l’égard de l’entreprise.

Lien vers l’article.

Lien vers le précédent article.

A Versailles, l’hommage aux « décideurs qui comptent vraiment » de l’économie mondiale

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/02/08/a-versailles-l-hommage-aux-seigneurs-de-l-economie-mondiale_5253825_3232.html#fk0VaLbTBk6Gfr17.99

French President Emmanuel Macron walks through the Galerie des Bustes (Busts Gallery) to access the Versailles Palace's hemicycle for a special congress gathering both houses of parliament (National Assembly and Senate) in the palace of Versailles, outside Paris, on July 3, 2017. / AFP PHOTO / POOL / Etienne LAURENT

Entreprises. Dans son grand essai sur le processus de civilisation, L’Essor de l’Occident (1969), le sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990) a montré que l’accumulation et la concentration monopolistique des ressources sont une loi constante des sociétés. Elle élimine la concurrence entre détenteurs de pouvoir locaux jusqu’à l’apparition de grands féodaux, eux-mêmes dépassés finalement par un des leurs qui établit un pouvoir dominant et bureaucratique en centralisant les ressources et les budgets.

A cette loi de concentration fait pendant une loi de désagrégation sociale, au terme de laquelle le pouvoir central décline et se dissout en d’innombrables pouvoirs locaux en concurrence les uns avec les autres, jusqu’à ce qu’émergent de nouvelles concentrations, des féodalités et finalement un nouveau cycle de concentration.

Norbert Elias examine en particulier la dynamique historique qui a fait naître la féodalité française à partir du XIe siècle et la compétition guerrière entre nobles instaurant le pouvoir des grands féodaux qui se partageaient la puissance et les ressources jusqu’à ce que l’un d’eux, le roi de France, par la force et par l’habileté, prenne l’ascendant et fonde l’Etat national.

« La société de cour »

C’est Louis XIV qui acheva cette concentration, Roi-Soleil autour duquel tous les « grands » devaient désormais graviter dans ce qu’Elias appelle « la société de cour ». En 1682, son centre physique fut établi au château de Versailles, destiné à mettre en scène la puissance organisée autour d’un roi qui pouvait dire : « L’Etat, c’est moi », et aux grands seigneurs : « Vos sujets sont mes sujets. »

Lorsque, trois siècles plus tard, le 22 janvier 2018, Emmanuel Macron ­invite à Versailles cent quarante patrons du monde entier pour un déjeuner avec son gouvernement, le rapport de force s’est inversé. Ces nouveaux « grands » dirigent les entreprises les plus puissantes du monde. La loi de désagrégation a joué de nouveau, quand la sphère du pouvoir économique, du fait de l’accumulation des moyens de production, a dépassé les frontières nationales pour s’imposer sur tous les ­continents. Dès lors, à l’échelle planétaire, des millions d’entreprises sont devenues des centres de pouvoir ­locaux en concurrence pour accumuler des ressources. La mondialisation consacre entre autres choses l’affaiblissement des pouvoirs étatiques centraux au profit de micropouvoirs économiques dispersés.

Mais ceux-ci ont été à leur tour soumis à la loi de concentration. Par l’élimination concurrentielle, le rachat ou la mise en sous-traitance des plus petites entreprises, de grandes sociétés transnationales se sont taillé des fiefs économiques à l’échelle mondiale. Ainsi en est-il de Google et de Mittal, de SAP et d’Alibaba, autant d’entreprises dont les patrons furent conviés à Versailles. Ils étaient sur le chemin de Davos, où se tiennent les négociations privées sur l’avenir de nos sociétés.

Le patronage de La Bruyère

Avant de s’y rendre lui-même, le chef de l’Etat a offert une halte hospitalière à ces puissants, dont le pouvoir personnel et les revenus dépassent de loin ceux des féodaux de jadis. Il leur a vanté, en anglais, les avantages de travailler en France, les réformes fiscales avantageuses et les nouvelles lois destinées à rendre notre marché de l’emploi plus compatible avec les règles de la compétition et de l’accumulation mondiale. Il leur a suggéré l’intérêt de considérer que des Français pourraient devenir leurs salariés.

Versailles a été le théâtre d’une ­représentation où, loin d’être le centre du monde, on vit la France tenter de séduire par tous les moyens les décideurs qui comptent vraiment. Tâche ingrate, car si on se réjouit à l’issue de la fête d’annoncer que les convives ­investiraient 3,5 milliards d’euros et créeraient 2 200 emplois dans les cinq ans, on apprit le même jour que Car­refour investirait 2,8 milliards d’euros dans le numérique et supprimera 2 400 postes d’ici à 2022.

Les lustres de Versailles éteints, reste l’actualité de ce mot de La Bruyère (1645-1696), sarcastique chroniqueur des mœurs de la cour du Roi-Soleil : « Les grands sont entourés, salués, respectés. Les petits entourent, saluent, se prosternent ; et tous sont contents. »

Vers la loi PACTE : consensus et ambiguïtés

Le 26 février à 16 heures, Pierre-Yves Gomez est auditionné au ministère du travail par la commission Notat/Senard sur la préparation de la loi PACTE. Voici une synthèse de son intervention (source The Conversation).

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L’effervescence actuelle sur le statut de l’entreprise est réjouissante. Redéfinir la place de l’entreprise dans la société ainsi que sa gouvernance prend soudain un caractère d’urgence et motive des appels à la réforme et des propositions tous azimuts, donnant le sentiment excitant de participer à une révolution.

Il est vrai que, selon le plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises (PACTE),

« Il s’agit d’ouvrir le champ des possibles et d’envisager l’ensemble des leviers permettant aux acteurs qui le souhaitent de donner à l’entreprise un sens qui ne soit pas exclusivement guidé par des considérations de court terme et ainsi promouvoir une vision du capitalisme plus respectueuse de l’intérêt général et de celui des générations futures. »

Vaste programme…

Consensus sur les grands principes

Curieusement, la future loi PACTE ne provoque aucun débat sur le fond. Excepté quelques théoriciens provocateurs ou quelques académiques sans expérience de terrain, tout le monde s’accorde à considérer que l’entreprise a une responsabilité dans la société qui ne se limite pas à faire du profit ; qu’elle ne peut pas être conduite par des préoccupations court-termistes ; qu’elle doit compter avec ses parties prenantes ; ou que son objet social ne se confond pas avec la rémunération des associés. Même sur ce dernier point, les deux tiers des patrons sont favorables à la création du statut d’entreprise à mission selon un sondage publié en janvier 2018. On a rarement connu un tel consensus.

Difficile même d’invoquer contre lui le réalisme économique. Les sociétés qui sont les moteurs de la révolution digitale, start-up et autres GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple ou Microsoft) réussissent par des stratégies de long-terme. Malgré des années de pertes parfois abyssales, elles s’emparent des parts de marché pour devenir des monopoles mondiaux. Les profits viendront ensuite…

L’entreprise responsable : une aspiration ancienne qui se concrétise ?

D’innombrables travaux ont montré l’influence de l’entreprise sur la société, depuis le paternalisme ou les critiques socialistes du XIXe siècle, jusqu’aux théories des parties prenantes ou de la responsabilité sociale de l’entreprise. L’économie sociale et solidairetente, depuis près de deux siècles, d’articuler objet social et projet économique. Rien de radicalement neuf de ce côté.

À l’heure actuelle, les obligations juridiques de rendre compte de leur responsabilité sociétale se sont déjà accumulées pour les entreprises de plus de 500 salariés : loi NRE(2001), loi Grenelle 2 (2009), la loi de 2017 relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre, loi sur le plan de vigilance pour prévenir les risques en matière d’environnement, de droits humains et de corruption sur leurs activités (filiales et sous-traitants compris).

Du côté des pratiques, le terrain n’est pas vierge non plus, avec le développement des politiques RSE, de la norme ISO 26000 – responsabilité sociale ou celui des critères ESG (environnement, social, gouvernance) par les fonds d’investissement responsables qui gèrent désormais plus de treize milliards de dollars dans le monde…

La modification du statut de l’entreprise changerait-elle enfin des pratiques antisociales ? Il est toujours préférable d’inscrire la vertu dans le droit. De définir, par exemple, dans le code du commerce que l’entreprise doit tenir compte de l’intérêt de ses parties prenantes, et pas seulement de ses associés. De là à espérer que cette précision produise une révolution… Les Anglais l’ont apportée depuis le début des années 2000 dans leurs codes, sans que la City ne s’en émeuve…

Le consensus sur le projet de loi PACTE est donc d’autant plus facile que la loi pourrait se contenter de confirmer avec emphase ce qui existe déjà. Mais trop d’unanimité inquiète. Celle-ci pourrait occulter quelques sujets de discorde profonds. Je citerai trois ambiguïtés que la loi aurait intérêt à lever.

Entreprises différentes, réalités différentes

Première ambiguïté, on a beaucoup glosé sur la notion juridique de « société » qui ne se confond pas avec la notion socio-économique « d’entreprise ». On a moins disserté sur la signification actuelle de ce dernier terme. Qu’est-ce qu’une entreprise ? Le décret de 2008 la définit comme une organisation de production autonome quant à l’allocation de ses ressources. Mais peut-on, sur ce plus petit dénominateur commun, appeler « entreprise » une organisation de 5 salariés et une multinationale, une ETI (entreprise de taille intermédiaire) de l’agroalimentaire et une école privée, une épicerie mutualiste et un monopole de l’armement ? Peut-on légiférer sur leurs responsabilités sociétales comme si elles étaient de même importance, au risque de tout diluer dans un moyen terme ?

À force de se concentrer sur la distinction entre société juridique et entreprise, on passe à côté du vrai problème : les entreprises correspondent à des réalités multiples, qui dépendent de leur puissance d’action et des ressources qui la nourrissent. Il ne s’agit pas d’animaux plus ou moins gros appartenant tous à la même espèce, mais plutôt de différentes espèces d’animaux. Réduire leurs diversités par un terme englobant, c’est ignorer que l’écosystème des affaires est désormais dominé par quelques mastodontes… Pourtant aujourd’hui, 270 entreprises françaises réalisent 50 % du PIB et gèrent la moitié de l’emploi en France, le tiers des exportations et les deux tiers de la R&D. Et un tiers des PME sont des filiales de ces grands groupes…

La loi PACTE doit être l’occasion de clarifier enfin la définition de la très grande entreprise comme une organisation économique, sociale et politique singulière. Appelons donc un chat, un chat, et Gulliver, un géant.

L’implication des actionnaires

Deuxième ambiguïté, le pouvoir excessif des actionnaires a beaucoup inspiré les critiques. Une rhétorique courante et erronée prétend légitimer l’actionnariat par la propriété de l’entreprise. C’est faux : les actionnaires ne sont propriétaires que de parts sociales. Le point décisif, c’est qu’en système capitaliste, les parts sociales permettent d’exercer le pouvoir souverain qui « assume la continuité de l’entreprise en confirmant, en dernier ressort, son orientation et en légitimant ceux qui en décident », selon la définition inscrite dans le code Middlenext, le plus utilisé en France.

La légitimité de ce pouvoir tient donc à sa fonction fiduciaire : en s’exerçant, il doit rassurer la communauté des affaires sur la continuité de l’entreprise. Que ce pouvoir soit confié aux détenteurs du capital est une convention qui caractérise le capital-isme comme un système politique. De manière tout aussi conventionnelle, les sociétaires le détiennent dans une entreprise mutualiste ; les coopérateurs dans une coopérative. L’important est que ce pouvoir soit exercé. Or le vrai problème, dans notre économie financiarisée, c’est précisément quand les actionnaires n’exercent pas ce pouvoir.

Dans ce cas, la financiarisation tend à déconnecter la propriété des parts sociales de la responsabilité du pouvoir souverain qui suppose d’assumer la pérennité de l’entreprise. La part sociale devient un support financier indifférent, géré par des intermédiaires pour le compte d’une masse d’épargnants ignorants. Moyenne de détention d’une action dans une entreprise géante : 11 secondes. Il n’y a pas d’actionnaires à bord du bateau, il y a des investisseurs (ou des joueurs), ce qui est différent. Le marché, c’est-à-dire une sorte de vox populi spéculant sur les informations, fait office de souverain capricieux. D’où les difficultés à définir « l’intérêt de l’entreprise ».

Un deuxième apport de la réforme PACTE consisterait à inscrire dans la loi le rôle et les responsabilités des détenteurs du pouvoir souverain sur l’entreprise (qu’ils soient actionnaires, sociétaires ou coopérateurs, ou autre) et d’exclure ainsi de la gouvernance ceux qui ne se soumettent pas aux engagements fiduciaires associés, par convention, à la détention de parts sociales.

La place politique des entreprises

Une troisième ambiguïté concerne la promotion d’une « vision du capitalisme plus respectueuse de l’intérêt général et de celui des générations futures ». Rien de plus consensuel que cette invitation. Elle pose pourtant des questions redoutables. Car les entreprises ne sont pas seulement vues, dès lors, comme des acteurs économiques, parfois très puissants. Elles deviennent explicitement des décideurs politiques. À quel point sommes-nous disposés à leur confier la réalisation de l’intérêt général de la société ?

Car elles peuvent justifier leurs projets économiques par le bien de la société. Exemples dans l’actualité : les recherches sur le transhumanisme financées par Google au nom de l’amélioration des capacités humaines, ou la conquête de Mars décidée par SpaceX d’Elon Musk. Ces entreprises (géantes) se chargent sans complexes de réaliser le progrès, sinon le bonheur public…

On peut arguer qu’elles le font déjà du fait de leur activité économique. Mais c’est justement le problème. Aussi, une chose est de les inscrire dans un espace politique (la société), auxquelles elles contribuent par leur production, en délibérant avec des parties prenantes qui ne sont pas impliquées dans leur objet social propre ; une autre est de les inviter à être des acteurs politiques autonomes quant à la capacité de définir le bien commun.

Deux manières d’institutionnaliser leur régulation s’ouvrent alors. Soit on crée, par exemple, des états généraux réguliers sur l’avenir de la société, dans lesquels les entreprises seraient un des acteurs parmi d’autres parties prenantes. Soit on crée un « comité des parties prenantes » pour introduire les débats de la société dans la gouvernance de chaque entreprise. Cette solution est complexe à mettre en œuvre et risque, par simplification, de devenir un outil pour auto-justifier la privatisation du politique en associant à l’économique la puissance irrésistible d’un projet sociétal. Deux inscriptions de l’entreprise dans la société : la loi PACTE devra choisir.

Du fait des ambiguïtés soulevées ici et des précisions auxquelles elles invitent, le consensus sur la responsabilité sociale de l’entreprise pourrait conduire à réformer dans un sens que ne partagent pas, en profondeur, les contributeurs très divers aux propositions actuelles. D’où il s’en suivrait des réveils douloureux…

56% des actionnaires sont français, en ce qui concerne les 85 plus grandes entreprises cotées françaises en 2015

Les grandes entreprises sont-elles (encore) françaises ? C’est la question que pose le dernier Preuves à l’Appui de l’IFGE (à paraître).

L’étude montre que pour les 85 plus grandes entreprises cotées françaises en 2015, 56% des actionnaires (détenant au moins 1% du capital) sont français.

De plus, 32% de leurs emplois sont localisés en France et 26% de leur chiffre d’affaires est réalisé sur le territoire national.

Les deux faces de la réforme Macron

Dans sa chronique « Entreprises », l’économiste Pierre-Yves Gomez souligne une disposition de cette réforme annoncée du code du travail décisive pour l’avenir du dialogue social : réunir en un comité unifié les trois instances représentatives des salariés.

Article initialement paru dans Le Monde Eco et Entreprise du 16 juin 2017

La réforme annoncée du code du travail devrait amplifier les lois Macron et Rebsamen de 2015, ainsi que la loi El Khomri de 2016. Celles-ci visaient déjà à faire de l’entreprise le lieu central du dialogue social. Allant au bout de ce projet, la réforme de 2017 étendrait la priorité de l’entreprise sur la branche professionnelle pour tous les accords concernant le travail : durée, niveau des salaires, heures supplémentaires…

La situation de chaque entreprise deviendra déterminante et la gestion des conditions de travail devra s’adapter à ces contraintes. Le progrès social sera subordonné au cas par cas à la performance économique. Cette disposition de la réforme cristallise d’autant plus les tensions que la négociation est plus aisément contrôlable par les dirigeants au niveau de leur entreprise qu’au niveau d’une branche.

Pourtant, une autre disposition, bien que d’apparence secondaire, est décisive sur l’avenir du dialogue social. Généralisant une possibilité ou­verte par la loi Rebsamen, elle prévoit de réunir en un comité unifié les trois instances représentatives des salariés : le comité d’entreprise (CE), le ­comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) et le délégué du personnel (DP).

Une modification profonde de la gouvernance des entreprises

Aujourd’hui, les compétences de ces trois instances sur la gestion et l’organisation du travail se recoupent. Les réunir en un comité unique limiterait le nombre de réunions inutiles, si bien que cette disposition est présentée comme une simplification du code du travail.

A tort, car elle pourrait en réalité modifier profondément la gouvernance des entreprises. Le nouveau conseil représentera les intérêts des salariés en concentrant toutes les missions des précédents comités, depuis l’attention aux conditions de travail, à son organisation et à sa gestion jusqu’à la défense des réclamations individuelles ou collectives des salariés. Il devra donc préparer et signer les accords sur le travail au niveau de l’entreprise. Il deviendra ainsi l’instance qui négociera l’allocation des ressources sociales de l’entreprise en fonction de ses résultats économiques, un rôle stratégique qui n’est pas inférieur à celui du conseil d’administration. L’enjeu est de savoir de quels pouvoirs réels il sera doté par la réforme.

Aujourd’hui, le chef d’entreprise (ou son représentant) préside le CE et le CHSCT. Dans la nouvelle configuration, l’autonomie de ce comité est nécessaire pour instruire et approuver les accords d’entreprise. La présidence devra logiquement être assurée par un des membres élus des salariés, sur le modèle du Betriebsrat (« conseil d’entreprise ») allemand. Cela permettrait de clarifier sa fonction d’instance concourant pleinement à la ­régulation de l’entreprise.

Régression ou codétermination ?

Composé d’élus du personnel, ce conseil pourrait être autorisé à s’ou­vrir, comme le fait le conseil d’administration, à des personnalités extérieures à l’entreprise. Il accroîtrait ainsi ses compétences, notamment dans la perspective d’alimenter la ­réflexion sur le travail.

La fusion des instances représenta­tives n’est donc pas un toilettage mineur du code du travail

Depuis les lois Auroux de 1982, deux membres du CE actuel siègent au conseil d’administration sans droit de participer aux votes. La réforme pourrait leur accorder le statut d’administrateurs à part entière, afin d’assurer la cohérence entre les deux instances de gouvernance. Là encore, on se rapprocherait du modèle allemand de codétermination, ce que préconisait dès 2012 le rapport Gallois sur la compétitivité française.

La fusion des instances représenta­tives n’est donc pas un toilettage mineur du code du travail. La manière de considérer le nouveau comité chargé des principales questions sur la gestion du travail dessinera le futur dialogue social. Peu autonome, mal formé et peu respecté, il ne fera pas le poids dans les négociations, et la réforme risque de provoquer la plus grande régression sociale depuis 1945. Si, au contraire, le comité unique est établi comme une véritable instance de gouvernance, la réforme tiendra ses promesses en inaugurant dans les entreprises ce dialogue institutionnalisé qui a si bien réussi aux Allemands.

Une multinationale au service de son territoire

Dans sa chronique « Entreprises », l’économiste Pierre-Yves Gomez pointe le succès de Limagrain, passée de coopérative à grand groupe international, dont le fonctionnement pourrait inspirer autant l’action politique que les grandes entreprises.
Article initialement paru dans Le Monde Eco et Entreprise du 11 mai 2017

 

La mondialisation, et ses effets sur la société, s’est finalement imposée comme le grand thè­me de la campagne électorale présidentielle. Dans un monde où la concentration du capital financier est telle que la capitalisation des quatre géants américains du numérique (Google, Amazon, Facebook, Apple) pèse 2 700 milliards d’euros, soit davantage que le produit intérieur brut français, les décisions concernant la vie quotidienne des citoyens paraissent se prendre en dehors des lieux dans lesquels ils vivent.

Les grandes entreprises globalisées cherchent à optimiser leur production sans prendre en charge le devenir des territoires sur lesquels elles dé­placent leurs pions. Les politiques publiques sont condamnées à défendre ceux-ci avec des moyens financiers de plus en plus limités. Si ce constat n’est pas dépourvu de réalisme, des exemples montrent aussi que le développement de grandes sociétés mondialisées peut servir les territoires, et qu’il a même parfois pour projet d’en assurer la défense. C’est le cas emblématique de Limagrain.

La coopérative Limagrain a été fondée au début des années 1960 par des agriculteurs de la plaine de la Limagne, au centre de l’Auvergne. Leur projet était de mettre en commun des moyens pour faciliter l’écoulement des produits céréaliers de ce petit territoire de 45 000 hectares. Dans cet esprit, la coopérative lance en 1965 un laboratoire de recherche pour produire un maïs adapté au climat européen. La création de la variété LG11 lui assure le leadership des semences de maïs en Europe.

« Un homme, une voix »

En 1975, elle rachète la société familiale Vilmorin, alors en difficulté, pour étendre son activité à d’autres types de semences. La filiale s’internationalise, elle est introduite en Bourse en 1990, Limagrain conservant 75 % de son capital. Elle se développe dans 55 pays et devient le 4e producteur de semences au monde. Elle consacre 15 % de son chiffre d’affaires à la recherche et elle gère, au cœur de la Limagne, le plus grand laboratoire européen de recherche dans ce secteur. Parallèlement, ­Limagrain a remonté la filière agro­alimentaire pour assurer des débouchés à ses coopérateurs – allant jusqu’à racheter le boulanger Jacquet en 1995, puis le pâtissier Brossard en 2010.

L’empire pèse désormais plus de 2,5 milliards d’euros et emploie 10 000 collaborateurs dans le monde. Comme toute coopérative agricole, la maison mère Limagrain réalise 80 % de son activité avec ses 2 000 coo­pérateurs qui détiennent le capital et participent aux décisions selon le principe « un homme, une voix », c’est-à-dire indépendamment de la taille de leur exploitation. Leurs parts sociales gardent la même valeur de l’achat à la session.

Une gouvernance adaptée

Le groupe est gouverné par les membres de la coopérative auvergnate, qui élisent un conseil d’administration de 18 membres pour un mandat annuel. Sept d’entre eux forment le bureau, instance de surveillance permanente de l’exécutif. Les administrateurs de Limagrain participent à toutes les instances de gouvernance de Vilmorin et de ses filiales françaises ou étrangères, formant un binôme avec chaque dirigeant, de manière que la coopérative soit partout représentée.

La réussite économique de Limagrain illustre le fait que la croissance internationale d’une entreprise n’est pas incompatible avec le projet de ­développement d’un territoire, sous réserve que son système de gouvernance maintienne la fidélité à l’en­racinement local. L’ancrage de la ­coopérative assure même à cette gouvernance une vertu qui pourrait expliquer son succès : chaque administrateur demeure un paysan, qui travaille pour produire dans sa propre exploitation.

La connaissance intime du travail réel de l’agriculteur (qui est aussi celui des clients du groupe) lui donne une lucidité et une compétence précieuses quand il a à évaluer les opportunités et à décider les options stratégiques dans les conseils d’administration. Le modèle pourrait donc inspirer l’action politique, mais aussi la gouvernance des grandes entreprises déracinées, qui se dessèchent dans l’abstraction financière.

Pierre-Yves Gomez

Le devoir de vigilance, un avantage stratégique

Dans sa chronique Le Monde Eco et Entreprise du 06 avril 2017, Pierre-Yves Gomez explique que, pour que la guerre économique se joue à armes égales, l’extraterritorialité des lois imposant le respect de droits humains, sociaux et environnementaux doit être aussi établie dans le droit européen ou français.

Rapport 2016 sur les entreprises faisant référence au code de gouvernance MiddleNext

Publié en décembre 2009, le code de gouvernance MiddleNext a pour vocation de proposer aux entreprises cotées des recommandations fondées sur une gouvernance « raisonnable », compatibles avec leur taille, leur structure de capital et leur histoire. En 2016, une version révisée du code a été publiée, tenant compte de l’expérience que les entreprises ont acquise quant à son usage.

Dans le cadre de son Institut de recherche, MiddleNext a confié à l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises (IFGE/EMLYON) l’analyse des entreprises qui se sont référées à son code de gouvernance pour l’exercice 2015. Ce rapport permet d’appréhender les caractéristiques, les systèmes de gouvernance et les problématiques que le code peut permettre de résoudre.

Les deux premières parties du rapport décrivent les entreprises ayant adopté le code MiddleNext et leurs systèmes de gouvernance en moyenne sur les années 2009-2015.

La troisième partie donne des détails sur l’utilisation des recommandations du code MIDDLENEXT dont les entreprises qui font référence à ce code rendent compte dans leurs rapports annuels 2015. Il s’agit d’une photographie pour l’année 2015.
Pour télécharger : Rapport entreprises code MiddleNext IFGE 2016

Intervention de Pierre-Yves Gomez au colloque « Changer de méthode, un impératif ! »

Pierre-Yves Gomez a été invité à participer à la réflexion du colloque « Changer de méthode, un impératif ! », proposé par le CESE (Conseil économique, social et environnemental) et le MEDEF et réunissant entrepreneurs, syndicalistes, responsables associatifs.

Pierre-Yves Gomez propose de prendre le sens du travail au sérieux car « ce n’est pas du blabla. Redonner du sens au travail, c’est en fait répondre à trois questions : à quoi sert ce que je fais dans l’entreprise, à quoi sert l’entreprise elle-même, et en quoi elle construit une société ? ».

L’évènement a réuni des personnalités telles que Patrick Bernasconi, président du CESE, Pierre Gattaz, président du MEDEF, Frère Samuel Rouvillois, prêtre et philosophe, Delphine Lalu, présidente de la section des activités économiques du CESE,Antoine Lemarchand, président de Nature et Découvertes, vice-président d’Entreprise et Progrès, Jean-François Naton, vice-président du CESE, membre du groupe de la CGT, Thierry Philipponnat, directeur de l’Institut Friedland, président du Forum Investissement Responsable (FIR), Pascal Canfin, directeur général de WWF France, ancien député européen, Hélène Fauvel, présidente de la section de l’Economie et des Finances du CESE, membre du groupe CGT-FO, etc.

Pour lire l’article dans L’Express.

Le bonheur, un travail de chaque instant

Dans sa chronique pour Le Monde Economie, Pierre-Yves Gomez analyse la rhétorique du bonheur en entreprise. Le management se saisit d’outils et de titres pour favoriser le bonheur des individus, porté par le « responsable du bonheur » (en anglais : « chief happiness officer »).

Au-delà du soupçon d’hypocrisie et de l’ironie provoqués, en quoi ce mouvement est-il révélateur d’une volonté de l’entreprise de s’étendre à la sphère privée, depuis toujours celle des alternatifs et des politiques ?

Pour lire l’article.

N. Aubert et X. Hollandts présentent leurs recherches au congrès international de gouvernance

Nicolas Aubert et Xavier Hollandts ont présenté leurs recherches au congrès international de gouvernance qui se tenait à l’IAE de Montpellier les 17 et 18 mai.

Les papiers présentés étaient les suivants :

« La « face sombre » de l’actionnariat salarié : Etude empirique sur l’indice SBF 120 (2000-2014). »  Siessima Djibril Toe, Xavier Hollandts, Bertrand Valiorgue.

« La participation des salariés : analyse historique et textuelle ». Nicolas Aubert, Solange Hernandez, Xavier Hollandts.

« House of cards & la gouvernance des entreprises françaises cotées ». Daniela Borodak, Xavier Hollandts, Ariane Tichit.

Actionnariat salarié, gouvernance et performance de la firme : une étude de cas économétrique

Nicolas Aubert et Xavier Hollandts, chercheurs associés à l’IFGE, publient dans Revue d’Economie Industrielle, avec Virgile Chassagnon, un article sur l’actionnariat salarié.

Aubert N., Chassagnon V., Hollandts X. (2016), Actionnariat salarié, gouvernance et performance de la firme : une étude de cas économétrique portant sur un groupe français coté, Revue d’Economie Industrielle, forthcoming.

Résumé: Dans nos économies de marché fondées sur la connaissance, le capital humain et les employés qui le recèlent sont au cœur de la création des avantages compétitifs des firmes. Fort ce constat, d’aucuns évoquent de plus en plus le rôle bénéfique que peuvent jouer les salariés dans la gouvernance de l’entreprise moderne à travers leur participation potentielle au capital de l’entreprise. Pour autant, la relation entre l’actionnariat salarié et la performance n’est pas clairement établie par la littérature académique. Cette contribution se situe dans ce débat ambiant en testant l’impact de l’actionnariat salarié sur la performance économique des entreprises. Pour ce faire, notre attention portera tout particulièrement sur l’actionnariat salarié comme instrument institutionnel de gouvernance d’entreprise. Nous étudions plus précisément la relation entre l’actionnariat salarié et la performance économique sur 900 filiales d’un groupe coté français (appartenant au CAC40) sur une période de cinq ans. Notre étude montre que l’actionnariat salarié influe positivement sur la performance économique des entreprises.

Mots-clés : Actionnariat salarié, gouvernance de l’entreprise, participation des employés, performance économique, pouvoir de jure, propriété.

Un éléphant n’est pas une souris qui a grossi

Ce mois, dans sa chronique pour Le Monde, Pierre-Yves Gomez évoque l’indistinction entre les différents types d’entreprises.

Les entreprises ne sont pas une espèce unique. « Si nous savons distinguer substantiellement un éléphant d’une souris, si nous considérons qu’un éléphant n’est pas une souris qui aurait grossi, rien ne nous permet de telles distinctions entre les entreprises. » Un vocabulaire inadapté interdit une compréhension de la complexité de notre économie.

Pour lire l’article.

 

Interview TV de Pierre-Yves Gomez « Michel Foucault et le management »

Vous pouvez visualiser ici l’interview de Pierre-Yves Gomez menée par Jean-Philippe Denis sur Xerfi Canal: « Michel Foucault et le management.

Pierre-Yves Gomez explique certains concepts phares de la pensée de Michel Foucault: l’enfermement, l’epistemè, l’archéologie du savoir, le panoptisme, la biopolitique ou la gouvernementalité. Comment l’homme peut-il se construire librement malgré toutes les pressions des structures de la société moderne ? Son œuvre, traversée par les questions de l’obéissance et de la création de la subjectivité de l’individu, a profondément influencé notre société et la pensée postmoderne.

Le travail déborde de plus en plus le cadre de l’emploi

Interview de Pierre-Yves Gomez par Pauline Rabilloux dans Entreprise et Carrières.

Avec les nouvelles pratiques liées aux outils numériques, la relation entre emploi et travail pose de nouvelles questions humaines et sociétales. D’une part, l’emploi non salarié se développe. Par exemple, « l’ubérisation » du travail prive les salariés de protection sociale et les précarise. Ou quel est le statut du travailleur virtuel des forums internet qui travaille de manière gratuite et intermittente ? D’autre part, dans l’emploi salarié la frontière entre temps de travail et hors travail devient de plus en plus floue : emails depuis la maison et tâches personnelles au travail.

C’est un nouveau mode de production qui s’installe. « Les questions d’emploi demandent à être repensées dans le cadre plus général d’une économie capitaliste qui se transforme à vitesse accélérée, favorisant d’un côté l’accumulation de capital vers les grandes entreprises du numérique, de l’autre sa dispersion vers l’ensemble des consommateurs-producteurs. »

Pour lire l’interview.

Rapport 2015 sur les entreprises faisant référence au code de gouvernance MiddleNext

Publié en décembre 2009, le code de gouvernance MiddleNext a pour vocation de proposer aux entreprises cotées des recommandations fondées sur une gouvernance « raisonnable », compatibles avec leur taille, leur structure de capital et leur histoire.

Dans le cadre de son Institut de recherche, MiddleNext a confié à l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises (IFGE/EMLYON) l’analyse des entreprises qui se sont référées à son code de gouvernance pour l’exercice 2014. Pour la sixième année consécutive, le nombre d’entreprises se référant au code augmente pour atteindre 192 entreprises. Ce rapport permet d’appréhender les caractéristiques, les systèmes de gouvernance et les problématiques que le code peut permettre de résoudre.

Les deux premières parties du rapport décrivent les entreprises ayant adopté le code MiddleNext et leurs systèmes de gouvernance.

La troisième partie donne des détails sur la mise en œuvre concrète des recommandations du code MiddleNext.

« Nous sommes heureux de constater que les entreprises sont de plus en plus nombreuses à s’approprier le code MiddleNext » souligne Caroline Weber, Directrice générale de MiddleNext, « les explications éventuelles sont également de plus en plus claires et pertinentes. Le code sera mis à jour fin juin 2016 ».
Pour télécharger : Rapport entreprises code MiddleNext IFGE 2015

L’IFGE participe à une journée d’étude de l’OIT sur « Le travail et l’entreprise à l’épreuve de la financiarisation »

Pierre-Yves Gomez a participé à un panel de discutants lors d’une journée organisée par le Bureau de l’Organisation Internationale du travail pour la France « Le travail et l’entreprise à l’épreuve de la financiarisation de l’économie », le 6 avril 2016, au Collège des Bernardins, 20 Rue de Poissy , Paris 5ème.

Les discutants sont :

Ekkehard Ernst, Bureau International du Travail, Département de la Recherche

Bertrand du Marais, Conseil d’Etat

Antoine Frérot, PDG de Veolia Environnement

Bernard Thibault, Membre du Conseil d’administration du BIT

Laurent Berger, Secrétaire général de la CFDT

Claude Jeannerot, délégué du Gouvernement français au Conseil d’administration du BIT. Yves Struillou, Directeur général du Travail, Ministère du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social

Pour télécharger le programme : Le travail en entreprise OIT

L’actionnariat en risque d’hypertension

Dans sa chronique pour Le Monde, Pierre-Yves Gomez analyse les enjeux de gouvernance face à l’actionnariat ultracourt-termiste.

La durée de détention moyenne des actions cotées est de plus en plus courte. Avec le trading haute fréquence la durée est de 22 secondes en moyenne. Se posent en de nouveaux termes les questions de la légitimité des actionnaires et de la santé de ces entreprises mises sous tension. Des interventions radicales sur la gouvernance actionnariale deviennent nécessaires. Pour connaitre trois pistes concrètes… Lire l’article.

Quand l’entreprise fait société

Pour télécharger la chronique de Pierre-Yves Gomez dans Le Monde Economie : PY Gomez Quand l’entreprise fait société

Mark Zuckerberg, le PDG actionnaire de Facebook, a promis 42 milliards d’euros à sa fondation. L’implication du privé dans la politique publique s’accroît dans tous les domaines : écologie, éducation, santé, droits de l’homme, etc. Les firmes françaises de plus de 500 salariés doivent publier un rapport annuel sur leurs initiatives de Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE). Les normes internationales comme ISO 26 000 les invitent également à une démarche RSE.

Cette exigence de responsabilité n’a pas limité la puissance des entreprises, elle l’a au contraire augmentée, car on leur demande d’agir dans des domaines toujours plus vastes.

De la naissance à la tombe, les investisseurs nous accompagnent…

Pour télécharger la chronique de Pierre-Yves Gomez dans Le Monde Economie : PY Gomez 01-2016 LE MONDE_ECO_ENTREPRISE

En France, 30.000 accouchements par an sont réalisés par un groupe hospitalier australien et 114.000 obsèques sont organisées par le leader français des services funéraires… possédé par un conglomérat russe. La logique financière d’accumulation de capital s’invite dans le travail et la consommation des services les plus essentiels de la vie.

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