A Versailles, l’hommage aux « décideurs qui comptent vraiment » de l’économie mondiale

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French President Emmanuel Macron walks through the Galerie des Bustes (Busts Gallery) to access the Versailles Palace's hemicycle for a special congress gathering both houses of parliament (National Assembly and Senate) in the palace of Versailles, outside Paris, on July 3, 2017. / AFP PHOTO / POOL / Etienne LAURENT

Entreprises. Dans son grand essai sur le processus de civilisation, L’Essor de l’Occident (1969), le sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990) a montré que l’accumulation et la concentration monopolistique des ressources sont une loi constante des sociétés. Elle élimine la concurrence entre détenteurs de pouvoir locaux jusqu’à l’apparition de grands féodaux, eux-mêmes dépassés finalement par un des leurs qui établit un pouvoir dominant et bureaucratique en centralisant les ressources et les budgets.

A cette loi de concentration fait pendant une loi de désagrégation sociale, au terme de laquelle le pouvoir central décline et se dissout en d’innombrables pouvoirs locaux en concurrence les uns avec les autres, jusqu’à ce qu’émergent de nouvelles concentrations, des féodalités et finalement un nouveau cycle de concentration.

Norbert Elias examine en particulier la dynamique historique qui a fait naître la féodalité française à partir du XIe siècle et la compétition guerrière entre nobles instaurant le pouvoir des grands féodaux qui se partageaient la puissance et les ressources jusqu’à ce que l’un d’eux, le roi de France, par la force et par l’habileté, prenne l’ascendant et fonde l’Etat national.

« La société de cour »

C’est Louis XIV qui acheva cette concentration, Roi-Soleil autour duquel tous les « grands » devaient désormais graviter dans ce qu’Elias appelle « la société de cour ». En 1682, son centre physique fut établi au château de Versailles, destiné à mettre en scène la puissance organisée autour d’un roi qui pouvait dire : « L’Etat, c’est moi », et aux grands seigneurs : « Vos sujets sont mes sujets. »

Lorsque, trois siècles plus tard, le 22 janvier 2018, Emmanuel Macron ­invite à Versailles cent quarante patrons du monde entier pour un déjeuner avec son gouvernement, le rapport de force s’est inversé. Ces nouveaux « grands » dirigent les entreprises les plus puissantes du monde. La loi de désagrégation a joué de nouveau, quand la sphère du pouvoir économique, du fait de l’accumulation des moyens de production, a dépassé les frontières nationales pour s’imposer sur tous les ­continents. Dès lors, à l’échelle planétaire, des millions d’entreprises sont devenues des centres de pouvoir ­locaux en concurrence pour accumuler des ressources. La mondialisation consacre entre autres choses l’affaiblissement des pouvoirs étatiques centraux au profit de micropouvoirs économiques dispersés.

Mais ceux-ci ont été à leur tour soumis à la loi de concentration. Par l’élimination concurrentielle, le rachat ou la mise en sous-traitance des plus petites entreprises, de grandes sociétés transnationales se sont taillé des fiefs économiques à l’échelle mondiale. Ainsi en est-il de Google et de Mittal, de SAP et d’Alibaba, autant d’entreprises dont les patrons furent conviés à Versailles. Ils étaient sur le chemin de Davos, où se tiennent les négociations privées sur l’avenir de nos sociétés.

Le patronage de La Bruyère

Avant de s’y rendre lui-même, le chef de l’Etat a offert une halte hospitalière à ces puissants, dont le pouvoir personnel et les revenus dépassent de loin ceux des féodaux de jadis. Il leur a vanté, en anglais, les avantages de travailler en France, les réformes fiscales avantageuses et les nouvelles lois destinées à rendre notre marché de l’emploi plus compatible avec les règles de la compétition et de l’accumulation mondiale. Il leur a suggéré l’intérêt de considérer que des Français pourraient devenir leurs salariés.

Versailles a été le théâtre d’une ­représentation où, loin d’être le centre du monde, on vit la France tenter de séduire par tous les moyens les décideurs qui comptent vraiment. Tâche ingrate, car si on se réjouit à l’issue de la fête d’annoncer que les convives ­investiraient 3,5 milliards d’euros et créeraient 2 200 emplois dans les cinq ans, on apprit le même jour que Car­refour investirait 2,8 milliards d’euros dans le numérique et supprimera 2 400 postes d’ici à 2022.

Les lustres de Versailles éteints, reste l’actualité de ce mot de La Bruyère (1645-1696), sarcastique chroniqueur des mœurs de la cour du Roi-Soleil : « Les grands sont entourés, salués, respectés. Les petits entourent, saluent, se prosternent ; et tous sont contents. »