‘Convention theory’: is there a French school of organizational institutionalism? AOM 2010

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Pourquoi vouloir rapprocher la théorie des conventions (TC) et la théorie néo-institutionnelle organisationnelle (TNIO) ? La première est née en France, d’abord en économie et en sociologie au début des années 1980 pour s’étendre ensuite à la gestion dans les années 90 (Orléan, 1994 ; Gomez, 1994). La seconde, largement diffusée au niveau international, est devenue pendant la même période, au vu du dynamisme de son programme de recherche et du nombre de publications, un des courants dominants de la théorie des organisations (Davis and Marquis 2005; Greenwood, Oliver et al. 2008). Les conventionnalistes pour la France, les néo-institutionnalistes pour le reste du monde ; nous pourrions en rester là.

Néanmoins, un premier argument d’ordre épistémologique invite au dialogue entre les disciplines. En effet, la singularité géographique ne serait constituer une raison suffisante à la multiplication sans fin des écoles de pensée. Des voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer la balkanisation de la recherche en gestion en quête d’identité (Pfeffer 2007; AACSB 2007). Nous ne développerons pas ici d’avantage cet argument qui nous éloignerait trop des propos de cet article. Nous avançons plutôt un second argument qui nous semble plus fondamental. Construire des ponts entre ces deux courants théoriques est d’autant plus utile qu’ils partagent de nombreux postulats et embrassent le même projet théorique : offrir une vision socialisée des phénomènes organisationnels au-delà d’une rationalité instrumentale et maximisatrice. Tous deux s’inscrivent ainsi dans la lignée des perspectives « normatives » au sens de Hans Joas (Joas, 1996). Dans une perspective weberienne, les deux cadres théoriques proposent un dépassement d’une vision de la société purement utilitariste, en décrivant un autre monde où existent des valeurs forgées collectivement, des orientations communes à tous les sujets agissants ; des orientations qui ne sont pas seulement soumises aux calculs des individus mais qui permettent ces calculs (Weber 1967[1905]; Joas 1996). Enfin, une raison pragmatique nous pousse à vouloir poursuivre l’effort initié par d’autres (Gomez and Jones 2000; Leca and Naccache 2008). La fécondité du rapprochement des perspectives institutionnelles scandinaves et américaines à la fin des années 80 (Brunsson and Adler 1989; Brunsson and Olsen 1993; Czarniawska-Joerges and Sevón 1996; Boxenbaum and Strandgaard Pedersen 2009) constitue en effet une invitation claire à suivre le même chemin. Rapprochement qui peut permettre une fertilisation croisée et une augmentation du potentiel heuristique des deux cadres théoriques.

La première difficulté à résoudre est de choisir un périmètre de comparaison. La TNIO et, à un degré moindre, la TC sont des courants aux frontières floues et au contenu varié. Nous nous sommes donc dotés de règles de sélection claires. Pour la TNIO, la longue histoire et l’extrême foisonnement des travaux sont compensés par l’existence d’ouvrages collectifs majeurs, identifiés par le champ lui-même comme des piliers identitaires. The new institutionalism in organizational analysis de Powell et DiMaggio (1991) et Handbook of organizational institutionalism de Greenwood et al. (2008). Ces livres servant en quelque sorte de méta-référentiel, nous puiserons le matériel à analyser dans les références qu’ils contiennent. Quant à la TC, qui est largement transdisciplinaire, trois conditions nous ont semblé nécessaires pour considérer des travaux : tout d’abord, ces derniers font évidemment explicitement référence aux conventions. Ensuite, ils doivent avoir l’organisation comme objet d’analyse principal. Enfin il faut qu’ils soient une référence commune aux auteurs qui se réclament de ce courant.

Revenons à la question centrale qui nous préoccupe dans le cadre de cet article. Quelles sont les particularités de la théorie des conventions par rapport à la théorie néo-institutionnelle des organisations ?

Nous défendons dans ce papier que la TC peut venir enrichir les approches contemporaines de la TNIO à plus d’un titre : tout d’abord, elle complète le modèle d’action institutionnalisée en portant une attention particulière au rôle de l’évaluation et du jugement dans la coordination. Cette dernière est constituée par des processus de qualification qui se fondent sur des principes supérieurs de justice et s’appuient sur des dispositifs matériels d’évaluation des comportements. D’autre part, l’attention portée à ces deux composantes du processus de qualification éclaire d’une lumière nouvelle la question de l’émergence et de la dynamique des institutions au cœur du programme de recherche de la TNIO depuis le milieu des années 90. La TC met en effet en avant deux pistes de structuration de l’action absentes de la théorie néo-institutionnelle. Premièrement, elle souligne le rôle que peut jouer la qualité intrinsèque de la convention. Les niveaux d’efficacité de l’énoncé de l’institution et du dispositif matériel qui la soutient peuvent ainsi participer à son maintien, à sa diffusion ou à son retrait. Deuxièmement, grâce au concept de compromis, la TC décrit une voie possible de résolution de la compétition entre plusieurs institutions au sein d’un même champ, problème mal traité par la TNIO jusqu’à présent. Le compromis en définissant un bien commun qui relie plusieurs logiques institutionnelles plus ou moins congruentes – ordres de grandeur chez Boltanski et Thevenot –  permet ainsi de définir des modalités de coordination stables malgré les divergences de rationalisation initiales et de réduire l’incertitude intrinsèque à la coordination.

Nous commençons l’article en justifiant l’intérêt d’un dialogue entre ces deux courants de recherche en soulignant leurs points de rapprochement (I). Pour cela, nous étudions les théories dont elles se sont inspirées (I.1.), leur rapport à la théorie économique standard (I.2.) et les postulats et les questions de recherche qu’elles partagent (I.3.). Puis, dans un deuxième temps, pour interroger leurs différences, nous nous livrons à un examen systématique de leur appareillage analytique (II). Institution, convention, justification, théorisation, ordre de grandeur, logique, cité, monde, champ, compromis, compétition de logiques ; tous ces concepts sont explicités et comparés deux à deux pour faire ressortir des divergences dans leur capacité à saisir des objets et des pratiques. Nous montrons à l’issue de ces comparaisons de quelle manière la TC peut enrichir la TNIO (III).

Mots clés

Convention, neo-institutionnalisme, logique institutionnelle, qualification, compromis, principe supérieur commun, ordre de grandeur

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