« COP 28 : mention passable mais peut mieux faire » par Thomas Gauthier et Jacques Portalier

TRIBUNE // La COP 28 ferme ses portes : a-t-elle produit un salutaire changement de cap ou sommes-nous de nouveau face à des évolutions marginales ? Thomas Gauthier, professeur à emlyon business school, et Jacques Portalier, directeur chez Carbone 4, tous deux co-responsables de la Chaire « Stratégie en Anthropocène », dédiée à la recherche sur la réflexion stratégique à l’épreuve de l’Anthropocène, partagent ensemble leur regard sur la capacité de ce rendez-vous à éclairer et construire un futur habitable pour l’humanité.

La COP 28 ferme ses portes : a-t-elle produit un salutaire changement de cap ou sommes-nous de nouveau face à des évolutions marginales ? Depuis plusieurs semaines, des chercheurs, scientifiques et décideurs économiques débattent, par tribunes interposées, des moyens à mobiliser pour que la transition écologique soit effectivement engagée et au rythme adapté (appel à un nécessaire « projet Manhattan », plaidoyer pour le démantèlement de la « technosphère »,  etc.). Ces débats ne reflètent-ils pas l’inadéquation des outils et méthodes à notre disposition pour éclairer et construire un futur habitable pour l’humanité ?

Humanité + limites planétaires = nouvelle indétermination

Septembre 2023, le Stockholm Resilience Center rappelle que l’humanité a dépassé 6 des 9 frontières planétaires qui délimitent un espace sûr pour l’humanité. Cette situation inédite nous plonge tous et toutes dans la même indétermination, la même incertitude, voire peut-être la même impuissance à choisir et faire ce qu’il « faut faire » pour sortir le vaisseau Terre de ces quarantièmes rugissants et faire advenir des mondes durablement « habitables ».

Pourtant, dès les années 60, la question du respect des limites planétaires était identifiée. Des pistes audacieuses et pratiques ont été explorées pour nous permettre de nous orienter dans un monde fini.

« Notre Vaisseau Terre fait moins de treize milles kilomètres de diamètre »
Richard Buckminster Fuller, architecte, designer, inventeur, écrivain et prospectiviste américain

16 octobre 1967, Washington DC. Buckminster Fuller, prospectiviste américain, prend la parole à la convention annuelle de la principale association d’urbanistes du pays : « Notre Vaisseau Terre fait moins de treize milles kilomètres de diamètre », rappelant ainsi qu’il existe des limites physiques infranchissables à l’espace que l’humanité peut espérer occuper.

Les flux « physiques » mobilisés pour le fonctionnement de nos sociétés pouvaient, jusqu’à il y a peu, ne pas être considérés comme des déterminants de premier ordre de l’activité économique, tant ils étaient faibles devant les stocks disponibles ou la capacité d’absorption et de renouvellement de l’environnement. Le cadre économique classique reflète cette considération : l’accès à l’énergie ou aux « services naturels » étant quasi gratuit, ils ne comptent pas, et l’on confond leur faible part dans la structure de coûts avec une faible dépendance à ce facteur de production. Et si l’énergie (ou une matière première) devient trop chère, le principe de substitution entre en jeu : les acteurs trouveront naturellement une alternative, alors même que l’énergie n’est pas substituable.

La « grande accélération » à partir des années 1950 (x7 sur la consommation d’énergie, activités humaines devenues la première force de changement sur Terre) tend à invalider ce cadre de pensée : les flux physiques sont devenus de fait des proxys pertinents et nécessaires pour analyser les activités économiques, que ce soit à l’échelle d’une entreprise, d’un secteur ou pour délimiter le « terrain de jeu » du système économique mondial. Dès 1972, le Club de Rome dans son célèbre rapport « The limits to Growth » s’était emparé de cette question.

Réconcilier les activités humaines et la biosphère, ou comment rendre opérationnel le World Game

Retour en octobre 1967, Fuller continue : « à cela s’ajoute un fait extrêmement important concernant le Vaisseau Terre : il n’existe pas de mode d’emploi ». Il rappelle ensuite qu’il nous faut « chercher les moyens d’anticiper en toute sécurité les conséquences des choix que nous faisons [ ] sur notre capacité à garantir à tous des conditions de vie décentes. » Aussi, en 1969, Fuller teste un protocole, baptisé World Game, pour permettre aux décideurs d’élaborer des stratégies garantissant à chacun de vivre dignement et aux activités humaines de ne pas mettre en péril les grands processus biophysiques.

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