La gouvernance des pôles de compétitivité

Le gouvernement des pôles de compétitivité interroge autant les théoriciens des organisations que les praticiens. Ne disposant d’aucune autorité sur ses membres, le pôle construit, pour chaque action collective importante et chaque projet, des coalitions subtiles où chaque partie prenante (participant au projet ou financeur), dispose d’un poids lié aux ressources qu’elle apporte et peut faire défection si elle n’est pas satisfaite. Sur quoi fonder le gouvernement de ces organisations productives si particulières, puisqu’elles maintiennent les prises de décision fondées sur l’intérêt privé dans un cadre de collaboration collective volontaire ?

Par « gouvernement » (ou gouvernance), nous entendrons l’ensemble des institutions, des règles et des pratiques qui légitiment l’espace discrétionnaire de ceux qui sont appelés à orienter la dynamique du pôle. Pour que le pôle de compétitivité émerge, puis se consolide et se développe, des choix stratégiques doivent être opérés pour l’ensemble des acteurs présents et futurs concernés : par exemple, définir le périmètre du pôle, les modalités d’accueil de nouveaux entrants, soutenir les recherches pertinentes, résoudre d’éventuels conflits d’intérêts entre membres ou tenir l’agenda de développement du pôle. Ce dernier est composé de parties prenantes autonomes qui y adhèrent librement et sans contrat de subordination, mais il constitue aussi une structuration de l’espace économique de ces parties prenantes qui limite nécessairement une part de leur autonomie. Aussi, pour assurer l’efficacité et la pérennité du pôle, sa gouvernance doit être légitime pour prendre les décisions stratégiques ayant un impact collectif.

 

L’observation montre que des expériences multiples sont tentées dans la pratique : la gouvernance peut être très formelle et structurée, avec des conseils et des comités de pilotage ad hoc et une participation active des parties prenantes au système de gouvernement comme, par exemple, pour le pôle Minalogic. Dans d’autre cas, la gouvernance est plutôt informelle, fondée sur une connaissance étroite des parties prenantes, souvent préalable à la constitution du pôle comme, par exemple, dans la vallée de l’Arve. D’autres fois, la légitimité d’un ou de plusieurs leaders – entreprise ou puissance publique – s’avère décisive pour concentrer ou répartir les pouvoirs et motiver les décisions collectives acceptées par tous. Les différences considérables observées entre les types de PDC (à l’italienne ou à la scandinave; auto-organisés ou régulés ; enracinés dans un tissu économique traditionnel ou créés spécifiquement pour développer une technologie émergente ; Saint John et Powder, 2006) montrent que l’objet n’est pas stabilisé au plan pratique et que le lien entre la composition objective d’un pôle et le régime de gouvernance adapté reste à établir (pour des exemples comparés de gouvernance, voir le rapport au ministère de l’Économie, des Finances et de l’Emploi, 2008).

 

La gouvernance des pôles intéresse particulièrement les théoriciens de l’organisation, parce qu’elle met en cause, au moins sur deux points, la théorie dominante sur le gouvernement des organisations productives en système capitaliste. D’une part, il est difficile d’établir des droits de propriété sur la rente économique tirée des pôles de compétitivité ; or, la théorie dominante de la gouvernance des organisations économiques repose sur une allocation claire de ces droits. D’autre part, les parties prenantes d’un pôle ont des intérêts de nature et d’horizon temporel divergents et le consensus ne peut pas être trouvé dans la recherche d’un « profit collectif » unique, comme le suppose la théorie dominante de la gouvernance des entreprises.

 En discutant ces deux problèmes, nous montrons que les pôles de compétitivité posent des questions apparemment insolubles du fait que l’on se réfère, implicitement ou non, à la théorie dominante dite contractualiste ou libérale du gouvernement des entreprises, comme idéal conventionnel de « bonne gouvernance » (Gomez, 1996). Cela conduit à une impasse théorique parce que les pôles sont des formes particulières d’organisations collaboratives décentralisées. Aussi, nous suggérons, en conclusion, que c’est en prenant comme point de départ la caractéristique des pôles qui les rapprochent davantage des modèles de systèmes de ressources libres comme Linux, que des entreprises classiques, que l’on peut comprendre leur forme de gouvernance propre.