La responsabilité sociale de l’entreprise et le management des effets externes négatifs

Dans quelles conditions une entreprise peut-elle créer de la valeur via la mise en oeuvre d’une politique de responsabilité sociale ? La question de la création de valeur économique à travers des démarches de responsabilité sociale est un débat ancien dans la communauté scientifique gestionnaire qui semble loin d’être résolu. De nombreux travaux tentent ainsi de mettre à jour l’existence d’un lien entre la performance économique de l’entreprise et les engagements sociaux et environnementaux qu’elle prend (Margolis and Walsh, 2003; Orlitzky, Schmidt et al. 2003, Smith, 2003). D’autres cherchent à identifier les pratiques responsables susceptibles d’améliorer la position concurrentielle d’une entreprise dans son industrie de référence (Porter, 1991 ; Elkington, 1994 ; Porter et Van der Linde, 1995, Porter et Kramer, 2006). Se faisant, les auteurs tentent de faire face à la position orthodoxe défendue par Milton Friedman pour qui la seule responsabilité sociale de l’entreprise est de développer ses profits (Friedman, 1962, 1970).

L’importance de la prise de position de Friedman fut telle que la recherche d’une preuve sur la possibilité d’une responsabilisation de l’entreprise profitable a occupé et occupe encore de nombreux auteurs qui tentent de faire face à l’argumentation néo-classique qui considère que toute intégration de nouvelles responsabilités se traduit par une diminution du profit et constitue un non sens stratégique (Jensen, 2002).

La question du lien entre la création de valeur et la responsabilisation de l’entreprise génère en continue depuis la prise de position de Friedman d’importantes controverses. Pour les uns, la responsabilisation est la source d’opportunité économique que l’entreprise peut saisir afin de se différencier et améliorer d’autant sa position concurrentielle. Pour les autres, la responsabilisation est la source de contraintes supplémentaires qui ne peuvent manquer de peser défavorablement sur le processus de création de valeur (Boiral, 2005).  

Dans cet article, nous approchons la problématique de la création de valeur et de la responsabilisation sous un autre angle en essayant de mettre à jour les options stratégiques qu’une entreprise peut prendre afin de mettre en œuvre une politique de responsabilité sociale créatrice de valeur. Se faisant, nous n’ancrons pas notre travail sur les arguments de Friedman mais sur les travaux d’un autre prix Nobel, Kenneth Arrow, qui a peu prêt à la même époque a théorisé une posture originale sur la responsabilité sociale de l’entreprise (désormais RSE).

Dans l’article « Social responsibility and economic efficiency », Arrow définit la RSE comme la capacité de l’entreprise à corriger les « défaillances du marché »  (Arrow, 1973). En s’appuyant sur la définition positive proposée par Arrow, nous envisageons dans cet article les conditions pour qu’une entreprise puisse parvenir à internaliser ses effets externes négatifs de manière profitable. Les enjeux sur cette question sont de taille car ils n’ont pas que des implications stratégiques sur les choix environnementaux et sociaux des entreprises mais également politiques (Gomez et Korine, 2009). Car si l’entreprise est susceptible de trouver des débouchés marchands lui permettant d’internaliser de manière profitable ses effets externes négatifs alors il n’est pas nécessaire de mettre en place des dispositifs de régulation. Le marché et les libres compromis passés sur les effets externes entre l’entreprise et des parties prenantes prêtes à financer l’internalisation suffisent à traiter les défaillances du système. La question qui se pose, et à laquelle nous allons essayer d’apporter des réponses, consiste alors à mieux comprendre dans quelles conditions peut émerger un projet stratégique d’internalisation des effets externes profitable pour l’entreprise et bénéfique pour la société.

Nous débuterons notre propos par une clarification conceptuelle. A la suite d’Arrow nous mettrons en rapport les concepts de RSE, d’enjeux sociaux et d’effets externes. Puis, nous complèterons la constitution de cet appareillage analytique en proposant une typologie d’effets externes et donc d’enjeux sociaux/environnementaux auxquels une entreprise qui se veut socialement responsable va potentiellement devoir faire face (I). Nous poursuivons en envisageant les conditions requises pour qu’une internalisation soit simultanément bénéfique pour la société et profitable pour l’entreprise. Nous montrons que trois conditions doivent être remplies : l’existence d’une volonté de payer de la part de certaines parties prenantes, la faiblesse des coûts de transaction et l’acceptabilité sociale des transactions que l’entreprise passe avec ses parties prenantes pour une internalisation profitable des effets externes (II). Nous lions ensuite ces trois conditions aux catégories d’effets externes préalablement identifiées et détaillons les nombreuses incertitudes et options stratégiques qu’une entreprise peut prendre afin de développer un projet de responsabilisation profitable (III).

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