La « start-up économie » et les « lois de la gravité financière »

Dans cette chronique, Pierre-Yves Gomez pointe le faible écart entre les capitalisations boursières du groupe Renault-Nissan et Tesla et s’interroge sur la rationalité des marchés.

En ce début d’année scolaire, voici un petit exercice que les enseignants d’économie pourraient donner à leurs élèves : supposons deux constructeurs automobiles A et B. En 2017, l’entreprise A vend 10 millions de véhicules par an, l’entreprise B, 100 000, soit cent fois moins. La même année, A atteint un chiffre d’affaires de 190 milliards d’euros, B n’en réalise que 8,5 milliards, soit vingt-deux fois moins. Enfin, A dégage un bénéfice net de 7 milliards, B annonce une perte de 2 milliards. Question : quel sera l’écart de valorisation boursière entre l’entreprise B et l’entreprise A ?

Le bon sens risque d’être mis à rude épreuve par la réponse : Tesla (l’entreprise B) atteint une capitalisation boursière de 50 milliards d’euros et Renault – Nissan – Mitsubishi (l’entreprise A), premier constructeur automobile mondial, 100 milliards, soit seulement deux fois plus.

L’exercice peut utilement ouvrir une discussion sur la rationalité des marchés. Les investisseurs considèrent-ils que Tesla détient une avance technologique décisive sur ses concurrents, qui permettrait d’envisager que ses pertes colossales seront un jour compensées par des bénéfices mirifiques ? Rien n’est moins sûr. Renault-Nissan est pionnier sur le marché du moteur électrique et annonce un investissement d’un milliard d’euros en France dans ce domaine, quand les difficultés de trésorerie de Tesla l’obligent à réduire les siens.

« Disruption »

Tesla serait-elle mieux gérée que le géant mondial ? Ses difficultés à livrer les véhicules attendus, notamment du fait d’une automatisation excessive des lignes de production, l’ont obligée à des réorganisations multiples, alors que Renault et Nissan annoncent 6 milliards d’euros de synergies annuelles.

Il faut donc chercher une éventuelle rationalité des marchés non pas dans les résultats objectifs mais dans les représentations qu’ils ont de l’une et l’autre des entreprises. Le groupe Renault-Nissan a développé sa stratégie globale sur le pragmatisme et le long terme, sur l’ajustement des capacités productives aux ressources et sur la maîtrise persévérante d’une innovation raisonnable. Le tout est solide, mais assez lisible et classique.

Tesla est, au contraire, emblématique des belles histoires qui alimentent l’imaginaire de la « start-up économie ». Elles font rêver d’une nouvelle planète dont le nom est « disruption ». L’économie trouve, avec les technologies numériques, un espace de conquête sans limites et sans complexes, qui échappe momentanément aux lois de la gravité financière. Ce qui permet des espérances de bénéfices en cas de réussite et, en attendant, une forte valorisation boursière… si tout le monde y croit.

Prophétie autoréalisatrice

Les marchés ne sont pas trop curieux de savoir si ces espérances sont illusoires ; en d’autres termes, si, au bout du compte, se trouvera l’eldorado ou ce royaume du prêtre Jean qui, au Moyen Age, faisait rêver d’expéditions vers des richesses supposées infinies mais parfaitement imaginaires.

Ils s’emballent pour l’avenir d’entreprises aux visions et aux perspectives enchanteresses. Ce faisant, ils les survalorisent et leur procurent précisément les ressources nécessaires pour réaliser cet avenir. Ainsi s’alimente une prophétie autoréalisatrice, qui, si elle réussit, est appelée « progrès » et, si elle échoue, « crise ».

Sur les marchés financiers, il n’y a donc pas que des calculs sur les rendements, mais aussi beaucoup de rêves permettant de donner un prix à une entreprise en développement. Or plus le rêve est entretenu, plus l’entreprise est valorisée et plus elle a de chances de le réaliser. C’est pourquoi les investisseurs doivent partager une croyance pieusement optimiste sur son avenir, sans laquelle aucune spéculation et donc aucun enrichissement ne seraient possibles. En 1936, John Maynard Keynes avait déjà montré dans sa Théorie générale que la rationalité financière des marchés était fondée sur des croyances, même les plus fabuleuses et les plus disruptives.