Les jeunes et l’entreprise désenchantée (La sociétalisation #7) – Chronique Le Monde – PY Gomez

Les jeunes et l’entreprise désenchantée (La sociétalisation, épisode 7)

 

Les transformations des mentalités à l’égard de l’activité professionnelle, qu’elles se traduisent par un désengagement, une indifférence à l’égard du projet à long terme des entreprises ou un manque remarquable d’affectio societatis, sont souvent présentées comme une caractéristique des nouveaux entrants sur le marché de l’emploi, ces « jeunes » qu’il faut arriver à comprendre pour les attirer, les intéresser et, dans le meilleur des cas, les fidéliser.

Vieux réflexe qui se déclenche à chaque époque : quand on ne saisit pas ce qui change dans la société, on hypertrophie l’originalité des nouvelles générations, qui semblent concentrer en elles seules, un monde nouveau et incompréhensible.

En prenant du recul on s’aperçoit que le déclin de l’importance accordée à l’activité professionnelle dans la qualité de vie touche toutes les générations, même si elles s’expriment différemment. Les plus anciennes ne se cachent pas d’attendre la retraite sans regret et les générations intermédiaires de chercher à « réduire le rythme » pour travailler moins et vivre mieux et différemment. La prise de distance à l’égard de l’activité professionnelle est structurelle et ne concerne pas que les jeunes et que les Français d’ailleurs.

Elle est, en réalité, un avatar parmi d’autres de la « sociétalisation » du capitalisme contemporain. La culture de la singularité soutenue par les technologies digitales a encouragé les individus à agir de manière autonome tout en restant reliés par des réseaux sociaux. Des applications et des outils construisent, de façons inédites, des mondes communs. Les formes de travail sont devenues variées, plus personnalisées, plus domestiques aussi : faire des efforts pour produire quelque chose d’utile aux autres (ce qui est la définition du travail) peut prendre la forme d’activités dans des communautés (quand on participe à définir un projet collectif local par exemple), en tant que consommateur (quand on fait la critique d’un achat en ligne), comme citoyen (pour produire un manifeste, une video partageant son savoir, expertise (et il en existe désormais des millions sur tous les sujets))… En conséquence, le travail en entreprise est mis en concurrence avec d’autres formes de réalisation de soi et de déploiement de ses compétences.

Avec la sociétalisation, les institutions traditionnelles (Eglises, Etats, syndicats, partis) ont été tour à tour disqualifiées au profit d’agencements directs de contacts entre les individus – échanges d’information, de dialogues, de croyances, de collaborations et de solidarités, qui, même éphémères sont efficaces dans la mesure où elles peuvent être infiniment renouvelées. Entre les individus, il semble qu’aucun corps intermédiaire ne soit nécessaire pour faire société, d’où le phénomène global de « sociétalisation » du capitalisme : la société est le miroir d’elle-même, dans toutes les dimensions de la vie sociale.

Ultime grande institution considérée comme telle, et particulièrement célébrée durant la vague dite néolibérale des années 1990, l’entreprise a été à son tour atteinte depuis quinze ans, par ce processus de dévaluation symbolique de toutes les institutions. Corolaire : un désinvestissement affectif et effectif à son égard.  Inutile d’invoquer une crise de la « valeur travail » ou du sens du travail, car, comme on l’a dit, on continue de travailler intensément dans nos sociétés et à y trouver du sens, mais de mille manières individuelles et indépendantes :  l’entreprise est devenue un lieu de travail parmi d’autres, inévitablement vécu comme un système de contraintes particulièrement pesant quand il leur est comparé.

Elle a elle-même encouragé sa propre déconsidération durant les trente dernières années : le travail réel rendu a été invisible par l’obsession du résultat financier ; l’instabilité chronique des stratégies a découragé la fidélité des salariés ; les collectifs de travail se sont effrités du fait de l’extrême individualisation des performances, etc. L’entreprise n’a plus été pensée et gérée comme une communauté mais comme une simple mécanique productive orientée par sa performance. Pas étonnant qu’elle n’excite plus la passion de ses collaborateurs.

Ce qui ne veut pas dire que l’on fuit massivement l’entreprise pour préférer l’indépendance statutaire comme on l’a affirmé trop vite. Mais, on y travaille de plus en plus parce qu’on se sent contraint de le faire par un système socio-économique dont la réussite spectaculaire tient justement à la division, à la programmation normalisée des activités humaines et aux flux de revenus qu’elle engendre. Mais la vie, y compris la vie active (et cela est essentiel), est perçue comme débordant largement ailleurs …

Déplorer une hypothétique crise de l’envie de travailler, notamment chez les jeunes, voire une crise du « sens du travail », c’est rater la véritable transformation en cours. La clé d’entrée dans le sujet, c’est plutôt la mise en cause de l’entreprise comme institution de référence, dans laquelle la dépréciation du travail professionnel n’est qu’une dimension, et la culture des jeunes à son égard une manifestation particulière.

Il serait donc plus juste d’observer la métamorphose des collectifs de travail au niveau de la société tout entière, c’est-à-dire de l’intérêt et du goût que l’on trouve à travailler ensemble aujourd’hui, dans des projets communs, pour en tirer les conséquences en entreprise. Or un paradoxe trouble une telle démarche : l’entreprise n’a jamais été aussi puissante en tant qu’organisation (lieu où le travail est réglé, contrôlé, planifié de manière rigoureuse et efficace…) et affaiblie en tant qu’institution (lieu de production légitime avec ses ressources d’enthousiasme pour le « progrès » réalisé ensemble…). On peut donc être tenté de faire « plus de la même chose » et d’organiser davantage, y compris le travail collectif voire le « bonheur au travail », là où il faudrait laisser plus de place aux rêves mobilisateurs.

Les plus jeunes ne font pas irruption dans ce paysage tels les Barbares ignorants fondant sur l’Empire romain. Ils expriment de manière symptomatique une aspiration générale et irréversible.

En 2030, le capitalisme sera encore plus « sociétalisé », tout au moins en Occident. Les milléniaux (nés entre 1980 et 2000) représenteront alors 75% des salariés et la génération née après 2000, 25%. Ce ne seront plus des « jeunes ». Pour anticiper l’avenir, il importe de repérer selon quels principes et quelles méthodes compatibles avec leur culture du travail collectif, ils géreront les entreprises dont ils auront la charge demain. Désormais les défis managériaux se décrivent au futur.

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