Article de Pierre-Yves Gomez paru dans Le Monde : Johnny, ou « le rock à crédit »

Dans sa chronique, Pierre-Yves Gomez souligne combien la vedette et l’homme auront été captives d’une société d’abondance gouvernée par la dette perpétuelle, qui nous renvoie l’image de notre économie financiarisée.

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Le destin exceptionnel de Jean-Philippe Smet, alias Johnny Hallyday, a fait communier la France entière à ses funérailles, tant ses contradictions reflétaient la diversité constitutive de notre pays : Johnny touchait un milieu populaire tout en affichant un train de vie de millionnaire ; son répertoire animait les bals de province comme il faisait le ravissement des bars branchés ; sans message politique, ses chansons ne froissaient personne ; son image de rocker sauvage n’empêcha pas son soutien à MM. Chirac et Sarkozy ; il était un personnage tendre et un produit marketing, un artiste au talent prodigieux et un homme fragile, un chanteur des années 1960 toujours dans l’actualité en 2010. Pas étonnant que tant de monde ait pu se retrouver, d’une manière ou d’une autre, dans le kaléidoscope français qu’il incarnait.

Sa relation avec l’argent le rendait tout aussi fabuleux. C’est ce qu’a révélé, notamment, le livre du journaliste Eric Le Bourhis Johnny, l’incroyable histoire continue (Prisma, 1975). Johnny était un flambeur, dépensant sans compter au gré d’impulsions ou d’opportunités réelles ou imaginées. Il accumula des propriétés en France, à Saint-Barth, à Los Angeles ou en Suisse, mais aussi, épisodiquement, il posséda une île dans le Pacifique et un ranch au Canada. Il collectionnait les voitures et les redressements fiscaux, et attirait à lui les quémandeurs et les escrocs.

Argent facile

Son indifférence à la dépense était permise par le modèle économique du show-business, qui peut rendre l’argent facile. L’artiste touchait une avance en royalties à la signature d’un contrat avec une maison de disques, puis un pourcentage (de 5 % jusqu’à 17 %) sur la vente des disques. Il s’engageait à réaliser un nombre d’albums fixé d’avance et à les promouvoir par des émissions et des tournées de concerts. Johnny travailla successivement avec Vogue, Philips, Universal et Warner, qui, très vite, prirent l’habitude de lui avancer des fonds, parfois très importants. Le chanteur pouvait dépenser davantage que ce qu’il gagnait, en anticipant sur ses succès futurs pour maintenir son crédit ouvert.

Ce système le condamnait à la réussite, car une série de contre-performances commerciales l’aurait conduit à la faillite. Son extraordinaire capacité à rebondir et à se renouveler s’explique aussi par cette menace économique. Mais en le mettant dans l’obligation d’enchaîner les albums et les concerts, cette contrainte ne fut sans doute étrangère ni à l’usage de stimulants en tous genres, dont l’artiste était consommateur, ni à l’épuisement de ses ressources physiques. Ainsi la tournée d’adieu à la scène de 2009, interrompue par la maladie, fut-elle suivie… de nouvelles tournées en 2011 et en 2015.

Kaléidoscope

Johnny attaqua Universal en justice pour dénoncer ce système, mais il fut débouté en 2005. C’est que tout le monde était responsable et bénéficiaire de cette gouvernance par la dette perpétuelle : lui-même, qui dépensait sans compter ; la maison de disques, qui « tenait » sa vedette ; le public, qui se pressait à des concerts toujours plus spectaculaires ; les médias, qui exploitaient les excès et les maladies du chanteur dans une inépuisable saga à laquelle la mort mit un point final.

Le kaléidoscope Johnny Hallyday renvoie ainsi l’image de notre économie financiarisée. L’endettement public et privé soutient une consommation sans frein. L’épargne que des millions de ménages dégagent pour leur retraite alimente abondamment les marchés financiers. Pour capter cette manne, les entreprises doivent renouveler sans cesse leur production. Leurs innovations sont spectaculaires et leurs performances soutenues pour maintenir le flot d’investisseurs et de clients.

Pour assurer le tout, les salariés intensifient leur travail. Au final, les consommateurs dépensent toujours plus, les retraités bénéficient des rentes de capitaux, la presse commente année après année les sommets et les folies des marchés boursiers, et les travailleurs s’épuisent. C’est ainsi que se referment sur nos sociétés d’abondance les portes du pénitencier.