Penser la transition comme un bien commun – chronique de Pierre-Yves Gomez dans le Monde

Gouvernance. La protestation des agriculteurs contre la dégradation de leurs conditions de vie ralentira-t-elle la transition écologique que beaucoup considèrent, par ailleurs, comme indispensable pour assurer l’avenir de nos sociétés ? Après des années d’une image largement positive, l’écologie est soudain apparue aux yeux du public non plus comme un incontestable « camp du bien », mais parfois aussi comme un système dogmatique, imposant des obligations de conduite confuses ou contradictoires.

En dénonçant la politique qui encadre la production agricole par des normes toujours plus nombreuses et pointilleuses, les agriculteurs ont voulu montrer du doigt ce qu’ils considèrent comme une dérive bureaucratique étranglant leur activité par ignorance de sa réalité. A l’opposé, ceux qui s’inquiètent de la lenteur avec laquelle la transition écologique se déploie malgré l’urgence désespèrent du nouveau retard qu’elle prendrait si les normes de production agricole qu’ils estiment indispensables ne sont pas maintenues.

Il serait faux de croire que l’apparition d’un tel clivage est une conséquence de la crise actuelle. En fait, il en est l’origine.

Dès lors qu’on oppose ceux qui sont impliqués dans la production au quotidien à ceux qui anticipent une autre façon de produire, on rate ce qui est le propre d’une transition, qu’elle soit écologique ou autre : accompagner la convergence, dans un horizon raisonnable, entre les impératifs du présent et leurs nécessaires transformations à venir.

Plus la polarisation des acteurs, selon l’une ou l’autre de ces temporalités, est forte, plus l’incompréhension et le refus de coopération s’installent, chacun considérant l’autre partie comme incapable de comprendre « les enjeux réels ».

La scission s’autoalimente entre, d’un côté, ceux qui produisent et considèrent que, dans le court terme, on ne peut pas faire différemment, toute régulation étant vue comme une contrainte irresponsable ; et, de l’autre, ceux qui rabattent brutalement le moyen terme sur le présent en prétextant qu’il est urgent de forcer la résistance au changement quitte à imposer des règles décorrélées de la réalité actuelle.

Les trois conditions d’une transition réussie

Quand ces positions sont campées, aucune transition n’est plus possible. A contrario, trois conditions sont favorables pour la mener à bien.

Première condition : penser la transition comme un bien commun. Entre ceux qui produisent aujourd’hui et ceux qui préparent l’avenir, une convergence de vue a priori doit émerger sur la nécessité et l’ampleur de la transition à opérer. Cela permet de clarifier en quoi la nouvelle manière de produire sera meilleure pour tous.

Deuxième condition : la transition doit créer, assez rapidement, un avantage pour le producteur qui s’adapte face à celui qui tarde à le faire. Les normes s’imposent pour préparer une proposition de valeur nouvelle, source de création de richesse objective. Sans quoi on demande au producteur un effort dont il ne prévoit pas de bénéfice, et on s’étonne que, tel Sisyphe, il trouve cela insensé.

La troisième condition est d’inscrire les étapes de la transition envisagée dans la réalité du travail des producteurs. Le régulateur ne peut pas se contenter de fixer des objectifs à atteindre. Il est de sa responsabilité de préciser aussi, avec le producteur, comment ils modifieront les activités, ce qui suppose de les connaître suffisamment. L’attention au travail, partagée par ceux qui agissent dans le présent et ceux qui préparent l’avenir, maintient leur collaboration hors des postures doctrinales.

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