Que racontent les « porteurs de mauvaises nouvelles » de l’Anthropocène ? – Thomas Gauthier – Usbek et Rica

Encyclopédie de l’Anthropocène, épisode 1

Usbek & Rica accueille des extraits de l’Encyclopédie de l’Anthropocène, dont chaque entrée, inspirée par un échange avec un invité du podcast Remarquables, entend participer à bâtir des repères utiles pour s’orienter dans un futur où l’impact des activités humaines sur les écosystèmes de la planète ne peut plus être ignoré.

Que racontent les « porteurs de mauvaises nouvelles » de l’Anthropocène ?
Les porteurs de mauvaises nouvelles est une huile sur toile peinte en 1871 par Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ © Musée d’Orsay

D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

Trois questions vertigineuses, que Paul Gauguin a choisi comme titre à l’une de ses œuvres les plus célèbres, aujourd’hui exposée au musée des Beaux-arts de Boston, aux États-Unis.

Trois questions qui se posent à nous et que se posent de plus en plus d’intellectuels, soucieux d’imaginer des moyens pour s’orienter (dixit le sociologue et philosophe Bruno Latour) dans un monde de plus en plus troublé, où, pour le philosophe Vincent Delecroix, «  il y a désormais un horizon apocalyptique crédible, une espèce de mur infranchissable qui (…) clôt le temps  » .

Alors, quel remède au trouble ambiant ? Quel antidote à la cécité face aux enjeux présents et à venir ? Quel outil pour adjoindre au « pessimisme de la raison » une bonne dose d’« optimisme de la volonté » ? Des repères, bien sûr ! Des images, des rappels, des sources d’inspiration.

Le tout, réuni dans une sorte d’Encyclopédie de l’Anthropocène qui n’aurait pas tant l’ambition de son illustre prédécesseure, celle des Lumières, que la malice d’une autre Encyclopédie, celle du Savoir Relatif et Absolu, imaginée par Bernard Werber. Car l’Encyclopédie de l’Anthropocène vise elle aussi à nous éviter d’aller « tout droit dans le tunnel d’un futur idéal blindé de certitudes qui empêche de voir le monde ».


En Anthropocène, les « mauvaises nouvelles » (dérèglement climatique, érosion de la biodiversité, acidification des océans, etc.) partagées par les scientifiques, experts du système Terre, sont rigoureusement étayées par des données, elles-mêmes collectées dans le cadre de protocoles expérimentaux ou de simulations numériques qu’il est possible d’interroger, de critiquer, voire de contester… dans le respect des règles d’organisation de controverses scientifiques.

Si « la véritable science enseigne, par-dessus tout, à douter », selon la formule de Miguel de Unamuno, gravée à l’entrée de l’École des Prix Nobel (l’École supérieure de physique et chimie industrielles de Paris), les « marchands de doute » prolifèrent, retardent les redirections (écologique, économique, sociale, technologique) à opérer de toute urgence, et sapent du même coup les fondements des démocraties.

Les pratiques de ces marchands de doute, lobbies industriels en tête, sont exposées et étudiées de près dans l’ouvrage éponyme co-écrit par Naomi Oreskes (professeure d’histoire des sciences à Harvard) et Erik Conway (historien à la NASA) et publié en 2010 (puis en 2012, dans son édition française). Plus récemment, en 2023, on doit à Oreskes un article publié dans Science au sujet du déni climatique sur lequel s’est construit le discours officiel d’ExxonMobil depuis les années 1970.

Le catastrophisme éclairé, où lorsque les mauvaises nouvelles (auxquelles on s’attend) sont dites et partagées… pour pouvoir être mieux évitées

Hans Jonas, philosophe allemand qui a forgé le concept de principe responsabilité (à l’origine du principe de précaution, inscrit dans la constitution française depuis 2004), écrivait que « la prophétie de malheur », sorte de mauvaises nouvelles par anticipation, est faite pour « éviter qu’elle ne se réalise ». Günther Anders, autre penseur allemand, compagnon de route d’Hannah Arendt, ajoutait que « nous ne sommes « apocalypticiens » que pour avoir tort. Que pour jouir chaque jour à nouveau de la chance d’être là, ridicules mais toujours debout  ».

En s’appuyant notamment sur ces deux intellectuels – et aussi sur la pensée d’Henri Bergson, l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre Dupuy a proposé le concept de « catastrophisme éclairé » , avançant que «  c’est parce que la catastrophe constitue un destin détestable dont nous devons dire que nous n’en voulons pas qu’il faut garder les yeux fixés sur elle, sans jamais la perdre de vue ».

Lorsque la catastrophe devient réelle… Il est encore permis de la nier

29 août 2023, hippodrome de Longchamp. Lors d’une table ronde organisée dans le cadre de l’université d’été du Medef, Jean Jouzel, paléoclimatologue, auteur du GIEC dès sa création, est rembarré par Patrick Pouyanné, PDG de TotalÉnergies.

«  J’ai expliqué pourquoi il était important d’arrêter d’investir dès maintenant dans les énergies fossiles, et de privilégier les énergies renouvelables. Il ne m’a pas dit que j’avais tort, mais en substance, il a expliqué pourquoi il allait continuer comme avant », confie, désabusé, le scientifique au quotidien économique Les Échos.

À croire que les porteurs de (mauvaises) nouvelles, quand bien même ils se font les porte-parole d’une science qui ne doute plus beaucoup de la nature anthropogénique du dérèglement climatique, ont encore d’innombrables occasions à saisir pour tenter de détourner l’humanité de la course folle en forme de grande accélération dans laquelle elle est embarquée.

https://usbeketrica.com/fr/article/encyclopedie-de-l-anthopocene-les-porteurs-de-mauvaises-nouvelles

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