Un comité de géoscientifiques a tranché : et si nous n’étions finalement pas en Anthropocène ? un article de Thomas Gauthier pour Usbek & Rica

CONTRIBUTION LECTEUR // Mardi 5 mars 2024, le New York Times annonçait qu’à l’issue d’un vote, le collectif international de scientifiques chargés d’analyser les preuves éventuelles de l’entrée dans une nouvelle époque géologique se prononçait contre l’officialisation de l’entrée en Antropocène. Faut-il pour autant se débarrasser de cette notion, riche matière à penser pour d’autres disciplines et organisations ? C’est la question que pose Thomas Gauthier, responsable du dispositif pédagogique « Futurs Durables » à emlyon business school et contributeur régulier d’Usbek & Rica.

En juillet dernier, le Groupe de travail sur l’Anthropocène (en anglais, Anthropocene Working Group, AWG), un collectif international de scientifiques chargés d’analyser les preuves éventuelles de l’entrée dans une nouvelle époque géologique (caractérisée par l’avènement des hommes comme principale force de changement sur Terre), dévoilaient le lieu considéré alors comme étant le plus représentatif de l’entrée dans l’Anthropocène : le lac Crawford, situé dans la province canadienne de l’Ontario.

Coup de tonnerre. Mardi 5 mars 2024, le New York Times annonçait qu’à l’issue d’un vote, ce même Groupe de travail se prononçait contre l’officialisation de l’entrée dans une nouvelle époque géologique en 1950, la date retenue jusque-là par l’AWG.

Coup d’arrêt ? Cataclysme ? À y regarder de plus près, ce résultat était prévisible. Un vote favorable serait en effet revenu à faire fi de profondes transformations anthropogéniques de l’environnement qui s’inscrivent dans une temporalité beaucoup plus longue que les quelques décennies qui nous séparent du milieu du siècle passé.

Jan Piotrowski, géologue à l’Université d’Aarhus et membre de l’AWG, confiait laconiquement au journaliste du quotidien états-unien : « Que s’est-il passé à l’aube de l’agriculture ? Et que dire de la révolution industrielle, ou encore de la colonisation des Amériques ou de l’Australie ?  » Sous-entendu : l’homme a commencé à imprimer sa marque sur l’environnement bien avant la seconde moitié du 20ème siècle, qualifiée de « grande accélération » pour mieux rendre compte d’activités humaines et de transformations biogéophysiques du système Terre en croissance exponentielle depuis 1950.

De l’Anthropocène aux limites planétaires

Le vote d’une communauté scientifique bien identifiée, accoutumée à l’étude des transformations physiques sur le temps long (qui se compte en milliers voire en dizaines et même en centaines de milliers d’années) ne doit pas remettre en question les interrogations portées par les représentants d’autres disciplines, tant dans les sciences sociales que dans les sciences du système Terre, qui se sont pour leur part saisis du concept d’Anthropocène pour s’en servir comme « cadre opératoire » essentiel pour appréhender pleinement un « nouveau régime climatique » irréversible, massif, rapide et incroyablement perturbateur pour les écosystèmes, les sociétés, les économies et les entreprises.

Les entreprises, justement, sont aux prises avec une multitude de transformations qui les percutent de plein fouet et qui appellent, toutes affaires cessantes, à reconstruire et à refonder la gouvernance et le management stratégique des organisations.

En septembre dernier, une autre institution scientifique qui étudie les dynamiques sociales et environnementales, le Stockholm Resilience Centre, rappelait dans un article publié dans la revue Science Advances que l’humanité a déjà dépassé 6 des 9 frontières planétaires, qui délimitent un espace sûr pour notre espèce. Cette situation inédite, en-dehors de toute considération vis-à-vis de l’entrée officielle ou non dans une nouvelle époque géologique, nous plonge, toutes et tous, ici et maintenant, dans une indétermination, une incertitude, voire peut-être une impuissance sans précédent à choisir et faire ce qu’il faut faire pour sortir le vaisseau Terre de ces quarantièmes rugissants et « faire advenir des mondes durablement habitables ».

Le retour en force de la physique, tenue jusque-là à distance par la pensée économiciste

Les géologues du Groupe de travail sur l’Anthropocène ont tranché : il n’est pas possible, pour le moment, de dater précisément l’entrée dans une nouvelle époque géologique. Peut-être d’ailleurs ne le sera-t-il jamais. Peut-être les scientifiques accorderont-ils finalement à l’Anthropocène le statut d’« événement » plutôt que d’« époque » géologique, comme le laissent entendre plusieurs membres de l’AWG.

Quelque soit l’issue de ce débat, il n’en demeure pas moins que le franchissement de 3 (en 2009, sur 7 évaluées), puis 4 (en 2015), puis 6 (en 2023, sur 9 évaluées) limites planétaires sonne comme un verdict de plus en plus difficile à contester : la physique est à nouveau de la partie dans le jeu économique et les stratégies des entreprises.

Et si finalement les limites planétaires sont bel et bien «  les plus fortes contraintes auxquelles sont soumises les entreprises », il est alors nécessaire de dépasser la pensée économique classique, sans physique, qui imprègne bon nombre de décideurs et leurs visions du monde.

Tandis que la plupart des dirigeants continuent d’inscrire leurs réflexions et leurs décisions dans des cadres d’analyse stratégique classiques, monétarisés, sectoriels, et court-termistes, qui n’ont pas été conçus pour fonctionner à l’intérieur des limites planétaires, il est urgent d’établir un dialogue inédit entre deux parties que rien ni personne n’a jusque-là cherché à rapprocher. D’un côté, les sciences physiques et les autres descripteurs du système Terre, qui permettent de dessiner de plus en plus précisément les contours des « voies navigables » pour le « vaisseau Terre ». De l’autre, les sciences humaines et sociales (y compris les sciences de gestion), qui outillent les organisations (notamment les entreprises) et leur permettent d’établir et de déployer, seules ou en coalition, des politiques et des stratégies qui garantissent l’intégrité du « vaisseau Terre ».

Gageons que du vote du Groupe de travail sur l’Anthropocène nous retiendrons surtout les propos de Jan Piotrowski rapportés par le New York Times : « Notre impact [sur le système Terre] est là pour durer et il sera reconnaissable à l’avenir dans les archives géologiques – il n’y a absolument aucun doute à ce sujet  ».

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