Sommes-nous accros à la croissance ? Nouvel article de Thomas Gauthier pour l’encyclopédie de l’Anthropocène, sur Usbek&Rica

Pour prendre du champ vis-à-vis d’un présent qui n’en finit plus, d’un « long now » (« long maintenant »), d’un « présentisme » étouffant, il suffit de suivre une recette très simple : interroger l’histoire. Et pas n’importe laquelle, l’histoire du temps long, celle de notre espèce, Homo sapiens.

Une brève histoire de l’humanité

Commençons par une expérience de pensée, proposée par Tom Murphy, professeur de physique à l’Université de Californie San Diego. Imaginons instant qu’Homo sapiens soit incarné par un homme âge de 75 ans.

Jusqu’à son 70ème anniversaire, cet homme était entouré de plusieurs représentants d’espèces apparentées, qui prospéraient alors dans des niches écologiques variées. Depuis 5 ans, Homo sapiens est seul, unique rescapé parmi toutes les espèces du genre Homo. Et à partir de ce moment, l’histoire s’accélère. Il y a 4 mois à peine, s’ouvrait l’âge de la civilisation et de la vie humaine en société, grâce à une invention cruciale : l’agriculture. Et cela ne fait que 4 jours qu’Homo sapiens est entré dans l’ère de la science et de la rationalité.

 
« Le vrai problème de l’humanité est le suivant : nous avons des émotions du Paléolithique, des institutions médiévales, et des technologies divines. »

Le miracle des combustibles fossiles ne s’est quant à lui produit que depuis 36 heures. Un miracle ? Assurément. quelle autre formule pourrait être plus adaptée pour décrire la découverte d’énergie solaire (gratuite), stockée dans le sous-sol sous forme de charbon et de gaz (puis de pétrole), qui permet de transformer radicalement les systèmes agricoles, de mobilité, de transport de marchandises, de santé, etc. ?

Finalement, la civilisation thermo-industrielle s’est engagée dans une nouvelle phase, toujours en cours : il y a à peine 12 heures (à l’échelle, pour rappel, d’une « vie » de 75 ans), le top départ de la grande accélération était donné. De quoi s’agit-il ? Sur fond de mondialisation galopante et de poursuite de l’accélération des progrès scientifiques et techniques, la « grande accélération » est une expression introduite le climatologue Will Steffen et une équipe de chercheurs pour rendre compte de la croissance exponentielle, depuis le milieu du siècle passé, des activités humaines et des changements biogéophysiques du système-Terre.

Et c’est justement cette formidable accélération des transformations des sociétés humaines qui a fait s’écrier Edward Osborne Wilson, scientifique américain spécialiste des fourmis et père fondateur de la sociobiologie, disparu en 2021 : « Le vrai problème de l’humanité est le suivant : nous avons des émotions du Paléolithique, des institutions médiévales, et des technologies divines. »

Le superorganisme, de l’accablement à l’espérance

Aujourd’hui, l’humanité est à la croisée des chemins. Si près de 3 millions d’années après son apparition elle est toujours à la recherche des mêmes sensations que nos lointains ancêtres – un shoot de dopamine, aussi puissant et fréquent que possible – elle dispose aujourd’hui de moyens sans précédent pour satisfaire ses désirs.

Dans un article paru en 2020 dans la revue Ecological Economics, Nate Hagens émet l’hypothèse qu’à grande échelle, l’humanité se comporte comme un superorganisme, accro à la croissance et prêt à utiliser tous les subterfuges possibles pour ne pas avoir à reconnaître l’existence de limites (physiques) à ses ambitions.

En ayant (de plus en plus) recours à la dette, le superorganisme autorise les débiteurs à maintenir voire à augmenter leur niveau de consommation d’énergie aujourd’hui, tout en faisant la promesse (quoique les promesses n’engagent que celles et ceux qui y croient) aux créanciers qu’ils pourront quant à eux en consommer encore plus demain. 

Le superorganisme, sorte de construction de l’esprit inspirée par quantité de diagnostics posés par les experts du système Terre et par les nouvelles perspectives offertes par certains économistes hétérodoxes, nous accable tout autant qu’il nous offre des issues possibles. Il nous accable car la « catastrophe au ralenti » qu’évoque Jean-Pierre Dupuy et qui se joue sous nos yeux appelle la mise en oeuvre de mécanismes d’adaptation au changement climatique qui reposeront sur « l’incroyable capacité des êtres humains à s’ajuster aux pires conditions de misère et d’oppression ». Et il nous offre des issues possibles en nous invitant à penser les intrications entre l’économie et la physique.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
« Il y a désormais un horizon apocalyptique crédible, une espèce de mur infranchissable qui (…) clôt le temps  »
Vincent Delecroix, philosophe

Afin de maîtriser leur destin dans ce contexte de franchissement des limites planétaires, les sociétés humaines et les organisations qui leur permettent de fonctionner – États, collectivités territoriales, entreprises – ont besoin d’un cadre de réflexion politique et stratégique partagé et opposable, qui permet de penser avec courage et lucidité les transformations auxquelles elles doivent déjà, et vont de plus en plus intensément devoir faire face.

En pratique, cela va nécessiter de faire dialoguer les sciences « exactes », qui permettent de dessiner de plus en plus précisément les contours des voies navigables pour le « vaisseau Terre », et les sciences humaines et sociales (y compris les sciences de gestion), sur lesquelles s’appuient les dirigeants pour piloter les organisations, privées comme publiques. 

Un mot d’ordre : concevoir et déployer des politiques et des stratégies qui garantissent l’intégrité du « Vaisseau Terre » et permettent d’éviter ce que Nate Hagens appelle la grande simplification, sorte de retour rapide, désordonné et subi, à des formes beaucoup moins sophistiquées de sociétés humaines, le tout accompagné de violences sociales qui achèveraient d’accroître les inégalités au sein des populations.

La recherche
au service de l'action

> Linkedin Linkedin
> Newsletter S'inscrire